mardi 11 août 2026

il débranche tout, il se libère de tout


Gulliver, ligoté par les Lilliputiens, est une métaphore de ce que chacun de nous est devenu aujourd'hui

 "Il n'aimait personne et personne ne l'aimait, et cela lui convenait parfaitement, le respect c'était autre chose, cela allait de soi, découlait, hélas, de la bêtise humaine, contre laquelle il était impuissant, non pas qu'il s'en souciât, non, c'était le cadet de ses soucis, mais lorsqu'il y était confronté, il pouvait en souffrir terriblement, c'était du reste ce qui avait motivé sa première prise de décision, car le fait d'avoir abandonné la science, la pratique scientifique, les recherches scientifiques, n'était pas à proprement parler une décision mais la suite logique de sa perte soudaine d'intérêt pour les mousses, ces mousses auxquelles il avait consacré sa vie entière et qui lui avaient permis d'acquérir une renommée internationale, un jour, en effet, alors qu'il regardait par la fenêtre, il aperçut l'enseigne du Penny Market et une longue file d'attente qui serpentait, piaffant d'impatience, quelques minutes avant l'ouverture du magasin, tout ça parce que les tomates en grappe et la bouteille d'un demi-litre de Coca-Cola y étaient en promotion, eh bien, en voyant cela, il perdit instantanément le goût pour l'étude scientifique, se dit subitement que tout ce qu'il savait sur les mousses, ce qu'il était le seul au monde à savoir sur les mousses, était totalement superflu, non mais franchement, quel était l'intérêt d'étudier les mousses, et en plus de ça d'y consacrer sa vie entière, et plus généralement, à quoi s'intéresser à quoi que ce soit, quel était l'intérêt de figurer, comme la revue Nature l'affirmait, parmi les trois plus grands spécialistes en mousses du monde, j'en ai rien à foutre, déclara-t-il dans son légendaire langage fleuri, rien à foutre des mousses, répéta-t-il en élevant la voix, finies les mousses, je ne leur accorderai même plus un seul regard, pourquoi est-ce que je devrais les regarder ? hein ? à cause de la revue Nature ? ou pour que dans ce trou paumé, dans cette ville pourrie, tous les bouffis d'abrutis décérébrés me saluent quand ils me croisent, ou alors précisément à cause des mousses, les mousses n'en ont rien à foutre que je les observe ou pas, elles se fichent de ce que je sais d'elles, de ce que je pense d'elles, les mousses existent, un point c'est tout, et moi j'existe, un point c'est tout, et ça suffit amplement, voilà comment cela avait démarré, cependant à l'époque on ne pouvait pas encore parler de décision, mais plutôt d'un certain  état psychologique dans lequel il avait lentement sombré, et si Coca-Cola et les tomates en grappe n'avaient pas été en promotion au Penny Market ce jour-là, les choses auraient peut-être pris une tournure différente, oui mais les deux étaient bradés, et lui, il avait vu la longue file serpenter devant le Penny Market, en conséquence de quoi sa vie n'avait pas pris une tournure différente, et puis un jour il réalisa que l'application qu'il avait téléchargée sur son iPhone permettant à une voix masculine larmoyante de lui indiquer l'heure précise toutes les soixante minutes ne lui était d'aucun  secours, et il en eut assez de l'ordre régnant, qui ressemblait à un laboratoire de virologie, assez de devenir fou chaque fois que quelque chose n'était pas à sa place, assez de vouloir se tenir au courant de tout, car il s'intéressait non seulement aux mousses, mais carrément à tout, son iPhone, avec Twitter, Facebook,  sa boîte mail, et bien entendu Linkedin, était en permanence tapi au fond de sa poche, il avait une radio dans la salle de bains, une autre dans les W.-C., trois postes de télévision, en plus des revues spécialisées, il avait été capable de s'abonner à quatre journaux hongrois, il avait décidé de tout écouter, tout regarder, tout lire, autrement dit, il avait toujours une oreille à l'affût de la moindre information, savait ce que untel avait déclaré, où avait explosé un bus, où une mère avait été battue à mort, où s'était déclarée une nouvelle épidémie, où venait d'être inaugurée la nouvelle expo de Gregor Schneider, et le jour où advint vraiment le moment de prendre la premiere décision, il fit le tour de toutes les pièces de sa maison, commença par débrancher tous les postes de radio et de télévision, les entreposa dans l'entrée, posa par-dessus tous les journaux, livres, lettres, son iPhone, et tout ce qu'il contenait, après quoi il informa la femme de ménage, en utilisant son téléphone fixe, encore en fonction, de la situation, puis débrancha l'appareil et le jeta lui aussi en haut de la pile, il se débarrassa de tout, sortit tout..."
László Krasznahorkai, Le baron Wenckheim est de retour, Paris, Éditions Cambourakis, 2023, p. 74-76. 

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