"En réalité il [le docteur] devait se contenter de préserver sa mémoire de la destruction qui sévissait tout autour de lui ; le jour où ‒ après que le démantèlement de la coopérative eut été ordonné et qu'il eut pris la décision de rester jusqu'à ce que son droit d'exercer soit rétabli ‒ il était monté au moulin en compagnie de la fille Horgos, il, avait observé les bruyants déménagements, les fébriles allées et venues des gens qui hurlaient , les camions qui s'enfuyaient au loin, il avait vu toute la coopérative s'effondrer sous le poids de cette condamnation à mort, et ce jour-là il avait compris : il était trop faible pour supporter cette triomphale décadence, il aurait beau se débattre, il ne pourrait pas résister à cette force destructrice qui anéantirait tout, ces masons, ces murs, ces arbres, cette terre, ces oiseaux plongeant vers le sol, ces animaux se faufilant sans bruit, le corps de ces hommes, leurs désirs, leurs espoirs, il aurait beau essayer, il serait incapable d'enrayer cette perfide offensive contre la création humaine, c'est pourquoi il avait décidé de tout faire pour imprimer dans sa mémoire cette funeste décadence, il savait avec certitude que ce que le maçon avait édifié, ce que l'ébéniste avait fabriqué, ce que la femme avait confectionné, tout ce que les hommes avaient péniblement construit allait s'effriter, se fondre en eau qui par des multiples canaux souterrains s'écoulerait vers une destination mystérieuse, mais tout resterait vivant dans sa mémoire tant que son organisme ne renoncerait pas à l' « accord qui réglementait leurs relations d'affaires », tant que les funestes vautours de la décadence ne s'attaqueraient pas à ses os et à sa chair. Il avait décidé de tout observer méticuleusement et de tout « illustrer » en ne laissant de côté aucun détail car il avait soudain compris que ne pas s'intéresser à des détails insignifiants en apparence équivalait à un aveu : nous sommes sans défense sur un pont vacillant qui relie la désintégration et un ordre rationnel, chaque évènement su minime fût-il, que ce soit l'espace délimité sur la table par les mégots de cigarette ou l'arrivée d'oies sauvages ou encore des gestes mécaniques n'ayant en apparence aucune signification, il fallait observer soigneusement, et consigner tout, ainsi, ainsi seulement, pouvait-on espérer ne pas devenir les esclaves réduits au silence, réduits en poussière, de cet ordre satanique qui se décompose et se recompose éternellement."
"Peu à peu il [le docteur] réalisa que ces longues années de travail éprouvant et acharné venaient enfin de porter leurs fruits : il avait acquis la faculté de tenir tête, par l'intervention de l'écriture, au défi lancé en permanence par l'ordre unilatéral des choses et jusqu'à un certain point il était capable de définir la structure élémentaire des événements qui apparemment tournoyaient librement !..."
László Krasznahorkai, Tango de Satan, collection Folio Gallimard, p. 85-87 et 370-371.
dimanche 9 août 2026
cet ordre qui se décompose et se recompose éternellement
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