"Le cellier [de Mme Pflaum], situé en plein cœur de l'appartement, recelait, compte tenu de la conjoncture, une quantité incroyable de victuailles : des jambons garnis de colliers de paprikas séchés, des saucisses et du lard fumé étaient suspendus en hauteur, juste au-dessous se trouvaient, en quantité suffisante pour soutenir un siège, des sacs de sucre, de farine, de sel et de riz, soigneusement alignés ; de chaque côté du buffet reposaient les sacs de café, de pavot, d'aromates, de pommes de terre et d'oignons, et enfin, pour couronner cette forteresse de victuailles, cette abondance, preuve de la prévoyance de sa propriétaire — au même titre que la luxuriante forêt de fleurs et de plantes couronnait l'appartement —, une innombrable masse de bienveillants bocaux de conserves s'alignaient en ordre militaire sur des étagères fixées sur le mur central. Tout ce qu'elle avait pu mettre en conserve depuis le début de l'été se trouvait ici, des fruits au sirop et cornichons jusqu'aux noix au miel en passant par les coulis de tomates, aussi, comme à son habitude, passa-t-elle en revue, un peu indécise, ce régiment de verreries, pour, finalement, regagner, un bocal de griottes au rhum à la main, le salon où, avant de se réinstaller dans son fauteuil vert printemps, elle alluma, plus par habitude que par envie, la télévision. Elle se cala confortablement, posa ses pieds meurtris sur un pouf et, dans cette agréable chaleur, sous l'effet rafraîchissant de la douche, tandis qu'elle constatait avec plaisir que l'on rediffusait une opérette [La comtesse Maritza], elle se dit qu'il restait peut-être encore un peu d'espoir de retrouver la paix et la tranquillité d'autrefois. Car elle savait pertinemment que le monde la dépassait totalement — tout comme, selon l'expression inlassablement ressassée par son fils [Valuska], cet illuminé qui vivait dans les étoiles, la lumière dépassait la vision — et que tant que ceux qui comme elle, au creux de leur nid tranquille, dans leurs petites oasis d'honnêteté et de sagesse, ne pourraient songer au monde extérieur qu'en tremblant, les hordes furieuses de barbares aux visages mal rasés circuleraient avec une assurance instinctive : oui mais, elle, elle ne s'était jamais rebellée contre ce monde, elle avait toujours accepté ses incompréhensibles lois, elle lui était reconnaissante pour ses petites joies, aussi s'estimait-elle en droit que le sort l'épargnerait."
László Krasznahorkai, La Mélancolie de la résistance, Paris, Gallimard, 2006, p. 47-48.
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