samedi 18 juillet 2026

la rage de conclure, dénoncée par Flaubert

"Les gens légers, bornés, les esprits présomptueux et enthousiastes veulent en toute chose une conclusion ; ils cherchent le but de la vie et la dimension de l'infini. Ils prennent dans leur pauvre petite main une poignée de sable et ils disent à l'Océan : « Je vais compter les grains de tes rivages. » Mais comme les grains leur coulent entre les doigts et que le calcul est long, ils trépignent et ils pleurent. Savez-vous ce qu'il faut faire sur la grève ? Il faut s'agenouiller ou se promener.
Aucun grand génie n'a conclu et aucun grand livre ne conclut, parce que l'humanité elle-même est toujours en marche et qu'elle ne conclut pas. Homère ne conclut pas, ni Shakespeare, ni Gœthe, ni la Bible elle-même."
Gustave Flaubert, Lettre du 18 mai 1857 à Mademoiselle Leroyer de Chantepie. 

"Le livre de mon ami Renan [Vie de Jésus] ne m'a pas enthousiasmé comme il a fait du public. J'aime que l'on traite ces matières  avec plus d'appareil scientifique. Mais, à cause même de sa forme facile, le monde des femmes et des légers lecteurs s'y est pris. C'est beaucoup  et je regarde comme une grande victoire pour la philosophie que d'amener le public à s'occuper de pareilles questions.
Connaissez-vous la Vie de Jésus du docteur Strauss [traduite par Émile Littré en 1839] ? Voilà qui donne à penser et qui est substantiel ! Je vous conseille cette lecture aride, mais intéressante au plus haut degré. Quant à Mlle de la Quintinie... [de George Sand] franchement, l'Art ne doit servir de chaire à aucune doctrine sous peine de déchoir ! On fausse toujours la réalité quand on veut l'amener à une conclusion qui n'appartient qu'à Dieu seul. Et puis, est-ce avec des fictions qu'on peut parvenir à découvrir la réalité ? L'histoire, l'histoire et l'histoire naturelle ! Voilà les deux muses de l'âge moderne. C'est avec elles que l'on entrera dans des mondes nouveaux. Ne revenons pas au Moyen Âge. Observons, tout est là. Et après des siècles d'études il sera peut-être donné à quelqu'un de faire la synthèse. La rage de vouloir conclure est une des manies les plus funestes et les plus stériles qui appartiennent à l'humanité. Chaque religion et chaque philosophie a prétendu avoir Dieu à elle, toiser l'infini et connaître la recette du bonheur. Quel orgueil et quel néant ! Je vois, au contraire, que les plus grands génies et les plus grandes œuvres n'ont jamais conclu. Homère,  Shakespeare, Gœthe, tous les fils aînés de Dieu (comme dit Michelet) se sont bien gardés de faire autre chose que représenter. Nous voulons escalader le ciel ; eh bien, élargissons d'abord notre esprit et notre cœur ! Hommes d'aspirations célestes, nous sommes tous enfoncés dans les fanges de la terre jusqu'au cou. La barbarie du Moyen Âge nous étreint encore par mille préjugés, mille coutumes. La meilleure société de Paris en est encore à « remuer le sac » qui s'appelle maintenant les tables tournantes. Parlez du progrès après cela ! Et ajoutez à nos misères morales les massacres de la Pologne, la guerre d'Amérique, etc."
Gustave Flaubert, Lettre du 23 octobre 1863 à Mademoiselle Leroyer de Chantepie. 

De longs développements sur les tables tournantes dans Le 19e siècle à travers les âges de Philippe Muray, Denoël, 1984.

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