"Dehors l'eau qui tombait des tuiles longeait les murs de la ferme Horgos avant de frapper le sol en lignes continues, sévères, creusant de profonds fossés autour de la maison, comme si une intention secrète animait chaque goutte d'eau afin d'envahir le bâtiment, isoler ses habitants du reste du monde pour peu à peu, millimètre par millimètre, s'infiltrer dans la boue jusqu'aux fondations, en terre ennemie, puis tout effriter ; ensuite, en un temps impitoyablement imparti, les murs se fissurent les uns après les autres, les portes, les fenêtres sortent de leurs gonds, la cheminée s'affaisse et s'écroule, les clous deviennent friables, les miroirs deviennent aveugles et finalement tout l'édifice s'affaisse comme un échafaudage, se laisse engloutir tel un navire dont la coque percée annonce avec amertume le non-sens du combat pitoyable de la pluie, de la terre et des efforts humains : le toit n'est pas une protection."
László Krasznahorkai, Tango de Satan, collection Folio Gallimard, 2025, p. 164-165.
László Krasznahorkai, né le 5 janvier 1954 à Gyula, est un écrivain et scénariste hongrois, auteur de plusieurs dystopies. Il a signé les adaptations de ses romans, notamment Tango de Satan et La Mélancolie de la résistance, pour des films réalisés par Béla Tarr. Il est lauréat du prix Nobel de littérature en 2025, pour son œuvre fascinante et visionnaire qui, au milieu de la terreur apocalyptique, réaffirme le pouvoir de l'art. Les thèmes de ses œuvres sont plutôt sombres : solitude, pourrissement, faux messies, ambiances apocalyptiques. Elles se distinguent néanmoins par leur style ample, avec des phrases-paragraphes allant parfois sur plusieurs pages, non sans une certaine recherche du lyrisme et de la beauté. Il est souvent inscrit dans la continuité de Franz Kafka et Thomas Bernhard, et comparé à son contemporain Mircea Cărtărescu.
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