samedi 13 décembre 2025

l'évasion du cardinal de Retz du château de Nantes, épisode 1/3, la corde et le bâton

[Du château de Vincennes, Retz a été transféré au château de Nantes le 30 mars 1654.] 
Je vous ai déjà dit que je m'allais quelquefois promener sur une manière de ravelin, qui répond sur la rivière de Loire ; et j'avais observé que, comme nous étions au mois d'août, la rivière ne battait pas contre la muraille et laissais un petit espace de terre entre elle et le bastion. J'avais aussi remarqué qu'entre le jardin qui était sur le bastion et la terrasse sur laquelle mes gardes demeuraient quand je me promenais, il y avait une porte que Chalucet y avait fait mettre pour empêcher les soldats d'y aller manger son verjus. Je formai sur ces observations mon dessein, qui fut de tirer, sans faire semblant de rien, cette porte après moi, qui, étant à jour par des treillis, n'empêcherait pas les gardes de me voir, mais qui les empêcherait au moins de pouvoir venir à moi ; de me faire descendre par une corde que mon médecin et l'abbé Rousseau, frère de mon intendant, me tiendraient, et de faire trouver des chevaux au bas du ravelin et pour moi et pour quatre gentilhommes que je faisais état de mener avec moi. Ce projet était d'une exécution très difficile. Il ne se pouvait exécuter qu'en plein jour, entre deux sentinelles qui n'étaient qu'à trente pas l'une de l'autre, à la portée du demi-pistolet de mes six gardes, qui me pouvaient tirer à travers les barreaux de la porte. Il fallait que les quatre gentilhommes qui devaient venir avec moi et favoriser mon évasion fussent bien  justes à se trouver au bas du ravelin, parce que leur apparition pouvait aisément donner de l'ombrage.
Je me sauvai un samedi 8 août [1654], à cinq heures du soir ; la porte du petit jardin se referma après moi presque naturellement ; je descendis, un bâton entre les jambes [à califourchon sur une pièce de bois, dite palonnier de carrosse, à laquelle était fixée une solide corde de 15 brasses de long], très heureusement, du bastion, qui avait quarante pieds de haut. Un valet de chambre, qui est encore à moi, qui s'appelle Fromentin, amusa mes gardes en les faisant boire. Ils s'amusaient eux-mêmes à regarder un jacobin qui se baignait et qui, de plus, se noyait. La sentinelle, qui était à vingt pas de moi, mais en lieu d'où elle ne pouvait pourtant me joindre, n'osa me tirer, parce que, lorsque je lui vis compasser sa mèche, je lui criai que je le ferais pendre si il tirait, et il avoua, à la question, qu'il crut, sur cette menace, que le Maréchal [Charles de La Porte, duc de La Meilleraye], était de concert avec moi. Deux petits pages qui se baignaient, et qui, me voyant suspendu à la corde, crièrent que je me sauvais, ne furent pas écoutés, parce que tout le monde s'imagina qu'ils appelaient les gens au secours du jacobin qui se baignait. Mes quatre gentilhommes se trouvent à point nommé au bas du ravelin, où ils avaient fait semblant de faire abreuver leurs chevaux, comme si ils eussent voulu aller à la chasse. Je fus à cheval moi-même, devant qu'il y eût seulement la moindre alarme, et, comme j'avais quarante-deux relais posés entre Nantes et Paris, j'y serais infailliblement le mardi à la pointe du jour, sans un  accident que je puis dire avoir été le fatal et le décisif du reste de ma vie.

- Mémoires du Cardinal de Retz, Bibliothèque de la Pléiade, 1956. Épisode 1, p. 789 et 792.
- Simone Bertière, La vie du cardinal de Retz, 1990, Éditions de Fallois, Paris, p. 359-362. 

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