samedi 6 septembre 2025

éloge de William Shakespeare par Charles Nodier

"Shakespeare vint, qui connaissait à peine dans l'enceinte de son île, orbe toto divisa, suivant l'expression de Virgile, les merveilles du monde physique, mais qui les avait aperçues dans quelque vision sublime, et qui comprenait les prodiges du royaume du soleil, comme s'il y eût été promené en songe dans les bras d'une fée ; car Shakespeare et la poésie, c'est la même chose. Spencer n'avait fait que lui tracer le chemin ; il l'élargit, le prolongea, l'embellit de spectacles nouveaux, le rempli, l'inonda de nouvelles figures, plus fraîches, plus aériennes, plus transparentes que les apparitions fugitives des rêves du matin ; il y mena des danses romantiques d'Obéron, de Titania, et des génies qui, d'un pied plus léger que celui de Camille, touchent aussi le gazon sans le courber ; il y sema des fleurs embaumées de parfums qui s'ouvrent, aux tièdes chaleurs de l'aurore, pour recevoir le peuple nocturne des esprits, et se referment sur lui jusqu'au soir, comme des pavillons enchantés ; il répandit dans l'air des lumières inconnues, accorda des lyres célestes qui n'avaient jamais vibré à l'oreille des hommes, suspendit l'orchestre mélodieux d'Ariel aux branches émues de l'arbrisseau, cacha le nid invisible de Puck dans un bouton de rose, et fit sourdre de tous les pores de la terre, de tous les atomes de l'air, de toutes les profondeurs du ciel, un concert de voix magiques. Dans les innombrables couleurs de la palette, et dans cette multitude de remuantes sympathies que la parole ébranle jusqu'au fond de l'âme, tout appartient à Shakespeare. Quand son pinceau a fini de caresser les formes séduisantes d'un sylphe, c'est à lui seul qu'il est réservé de tracer les proportions gigantesques et grossières du gnome, sous les traits de Caliban, de déguiser le satyre antique sous l'attirail burlesque de Falstaff, et de suspendre le croquis de Michel-Ange au tableau délicieux du Corrège. Si Dante et l'Arioste ne vous ont pas encore toutes les conditions essentielles de l'individualité d'un demi-dieu, arrêtez-vous à celui-ci : incessu patuit."
Charles Nodier, "Du fantastique en littérature", dans Rêveries, préface d'Hubert Juin, Paris, Éditions Plasma, 1979, p. 73-74. 

Orbe toto divisa : répandu dans le monde entier. 
Incessu patuit : on le reconnaît par sa démarche (poétique). 

Charles Nodier a publié en 1801 à Besançon Pensées de Shakespeare extraites de ses ouvrages.



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