- Vous avez sûrement lu tous ces livres, monsieur Carrasco ?
- Voilà une des plus célèbres questions posées aux livres quand ils se retrouvent à plus de huit au même endroit ! affirma gaiement le bachelier. Apprends donc [Sancho] que les uns se lisent de la première à la dernière page et d'autres, ces dictionnaires par exemple, se consultent. Et certains s'achètent et ne se lisent jamais, on se contente de les épier, pour d'autres un coup d'œil de loin suffit à savoir qu'on ne souhaite pas s'en approcher plus que nous ne l'avons déjà fait, et puis il y a ceux qu'on approche et qui nous parlent un langage inconnu. Pour les non-lus ou lus sans plaisir, le mieux est de les porter chez un revendeur, un libraire, un soldeur, ou de tremper leurs pages dans de l'huile et les utiliser pour boucher les fenêtres. Car, si on ne doit pas les lire, pourquoi garder des livres avec soi ? Est-ce que toi, tu garderais et nourrirais six chiens si tu n'avais pas un troupeau à protéger ? Les livres sont peu ou prou des chiens. Un livre, s'il est bon, te défend, et tient l'indiscret et l'intrus à distance ; et, surtout, un livre est le meilleur compagnon des moments de solitude, de mélancolie et d'ennui que tous nous traversons, parce qu'à la différence des amis, un livre, comme un chien, restera à tes côtés tout le temps qu'il le faudra.
Andrés Trapiello, À la mort de Don Quichotte, collection 10/18, 2009, p. 303-304.
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