lundi 12 septembre 2022

Maurice Barrès et Erckmann-Chatrian

"En février 1897, après avoir comparé l'œuvre d'Erckmann-Chatrian à l'œuvre de Mistral, j'écrivais :
"Les circonstances ont fait de la région de Nancy la dépositaire momentanée de bien des gloires qu'elle devra par la suite restituer. Quand Émile Erckmann, le grand conteur d'Alsace et de Lorraine, aura accompli sa destinée, nous lui élèverons un monument dans le jardin de Nancy auprès des Claude Gelée, des Verlaine, des Goncourt, - si d'ici-là toutefois Phalsbourg, la ville militaire, ne lui est pas rouverte. Ah ! quelle belle fête, alors!..."
Cette fête, c'est le dimanche 10 septembre [1922] que nous allons la célébrer. Nous inaugurerons , dans la petite et glorieuse cité lorraine de Phalsbourg, une pierre en l'honneur de l'œuvre qui, signée des deux écrivains lorrains, a fait connaître au monde entier les pensées qui animaient la France de l'Est dans la première moitié du dix-neuvième siècle. Les livres d'Erckmann-Chatrian attestent avec quelle unanime énergie les populations des cols des Vosges, gardiennes du seuil français, avaient fait leur choix entre les civilisations germanique et française.
Je vois bien que l'œuvre d'Erckmann-Chatrian, en un certain sens, appartient aux premières vagues de l'humanitarisme et qu'elle a été exploitée, dans le Second Empire, pour faire échec à la réorganisation militaire projetée par le maréchal Niel, mais une telle œuvre,  composée de récits recueillis sur place, inspirés et pour ainsi dire dictés par les populations des Vosges, a une portée bien autrement profonde que celle que croyaient lui donner ses auteurs eux-mêmes, et c'est son efficacité éternelle que, au-delà de l'actualité d'une époque, j'aime de tout mon cœur et proclame salutaire. Ces pays de la Sarre, de la Moselle et du Rhin, les uns rattachés à la France, les autres à la Prusse, sont éternellement balancés entre de puissantes attractions. Mais lisez Madame Thérèse, vous connaîtrez où va spontanément le cœur de ces régions. Un médecin, un menuisier, un lutteur, un preneur de taupes, des paysans sont à table dans une petite ville du Palatinat. C'est en 1792. A la fin de ce banquet, un des assistants demande ce qu'est cette République française contre laquelle se coalisent les rois. Mme Thérèse répond : "La France, au moment où elle doit armer tous ses fils pour sa défense, consacre le meilleur de ses réserves, cinquante-quatre millions, avec le regret de ne pouvoir faire plus, à l'instruction du peuple, afin que tous ses fils soient en état d'arriver par leur travail à la situation que leur permet leur mérite." Alors, un des paysans se lève et dit : "Elle a fait cela la France ! Qu'elle soit bénie." Sainte bénédiction qui trace leur mission aux drapeaux de la France sur le Rhin. Ils sont protecteurs des humbles et favorisent le travail.
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J'ajouterai que le grand Sainte-Beuve se faisait relire souvent certains chapitres de L'Illustre Docteur Mathéus et du Joueur de clarinette [Confidences d'un joueur de clarinette], et que Lamartine, après avoir lu Le Conscrit de 1813, en prophétisa l'immortalité comme il avait fait après avoir lu Mireille [de Mistral].
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Erckmann-Chatrian ont su nous dire ce qui avait été accumulé en eux par leurs pères, par tous les soldats alsaciens et lorrains de la Révolution et de l'Empire. Ils nous transmettent le songe de toute une génération. Comme c'est beau de traverser ainsi la vie en portant sur ses épaules l'âme des morts et d'être leur délégué, leur messager vers l'avenir. À chacun son fardeau ! dit le vieux dicton des Lorrains. Mais le plus beau, c'est celui des Erckmann et des Mistral qui portent d'une rive à l'autre une charge divine. Si j'avais à me choisir un ex-libris, j'aimerais  que l'artiste me donnât un saint Christophe. Quel symbole émouvant de la plus belle mission."

Maurice Barrès, "Phalsbourg va glorifier Erckmann-Chatrian", dans L'Echo de Paris, 3 septembre 1922.

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