vendredi 8 avril 2022

Michel Pastoureau et Babar


"C'est peut-être dans le monde des jouets, des livres et des images pour enfants que le vert trouve son meilleur rôle entre les deux guerres. Ici, les codes sont plus libres, les pratiques plus débridées, les couleurs plus joyeuses. Un bel exemple en est donné par un héros singulier : Babar, le sympathique éléphant créé par Jean de Brunhoff en 1931, et dont les albums connaissent un grand succès avant et après la Seconde Guerre mondiale. Très différent des créatures inventées par Walt Disney, toujours agitées, parfois vulgaires, Babar n'est en rien un héros comme les autres ; il est gros, gris, placide, honnête, peu bavard et surtout vêtu d'un insolite costume vert, d'une chemise blanche et d'un nœud papillon rouge. Le vert de ce costume n'est pas un vert ordinaire, mais un vert tendre et sage, une sorte de "vert printemps", parfaitement uni et ne tirant ni vers le jaune ni vers le bleu. Il distingue le roi des éléphants de tous les autres personnages - seul Babar est vêtu de vert -  et contribue à égayer ses aventures. C'est un vert pour rêver, un "vert gai", comme aurait dit la langue française de la fin du moyen Âge, un "vert Babar" comme dit communément la langue d'aujourd'hui.
Dans les albums mettant en scène les aventures de Babar, la couleur joue un rôle plus important que dans toute autre publication destinée aux enfants. C'est un attribut récurrent d'une histoire à l'autre. Tous les éléphants sont gris mais chacun porte un vêtement de couleur différente : robe rouge pour la reine Céleste ; veste noire et pantalon rouge pour le vieux général Cornélius ; costume marin rouge et blanc pour le turbulent Arthur ; bleu pâle et rose pour les tout jeunes Pom, Flore et Alexandre ; et bien sûr, costume vert, chemise blanche et couronne jaune pour Babar. À la palette vestimentaire des éléphants, il faut ajouter l'éternelle chemise jaune du singe Zéphir et la robe noire de la Vieille Dame."
Michel Pastoureau, Vert. Histoire d'une couleur, Points Histoire Seuil, 2017, p. 206-207 et note 19 p. 252-253.

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