dimanche 14 février 2021

le jardin du bonheur de Bernardin de Saint-Pierre

"Si jamais je travaille pour mon bonheur je veux faire un jardin comme les Chinois ; ils choisissent un terrain sur le bord d'un ruisseau. Ils préfèrent le plus irrégulier, celui où il y a de vieux arbres, de grosses roches, quelques monticules. Ils l'entourent d'une enceinte de rocs bruts avec leurs cavités et leurs pointes : ces rocs sont posés les uns sur les autres, de manière que les assisses ne paraissent point. Il en sort des touffes de scolopendre, des lianes à fleurs bleues et pourpres, des lisières de mousses de toutes les couleurs. Un filet d'eau circule parmi ces végétaux, d'où il s'échappe en gouttes ou en glacis. La vie et la fraîcheur sont répandues sur cet enclos, qui n'est chez nous qu'une muraille aride.
S'il se trouve quelque enfoncement sur le terrain, on en fait une pièce d'eau. On y met des poissons, on la borde de gazon et on l'environne d'arbres. On se garde bien de rien niveler ou aligner ; point de maçonnerie apparente : la main des hommes corrompt la simplicité de la Nature.
La plaine est entremêlée de touffes de fleurs, de lisières de prairies, d'où s'élèvent quelques arbres fruitiers. Les flancs de la colline sont tapissés de groupes d'arbrisseaux à fruits ou à fleurs, et le haut est couronné d'arbres bien touffus, sous lequel est le toit du maître.
Il n'y a point d'allées droites qui vous découvrent tous les objets à la fois ; mais des sentiers commodes qui les développent successivement. Ce ne sont point des statues, ni des vases inutiles ; mais une vigne chargée de belles grappes ou des buissons de roses. Quelquefois on lit sur l'écorce d'un oranger des vers agréables, ou une sentence philosophique, sur un vieux rocher.
Ce jardin n'est ni un verger, ni un parc, ni un parterre, mais un mélange semblable à la campagne, de plaines, de bois, de collines, où les objets se font valoir les uns par les autres. Un Chinois ne conçoit pas plus un jardin régulier, qu'un arbre équarri. Les voyageurs assurent qu'on sort toujours à regret de ces retraites charmantes ; pour moi j'y voudrais encore une compagne aimable et dans le voisinage un ami.
- Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, Voyage à l'Isle de France, à l'Isle de Bourbon, au Cap de Bonne-Espérance, etc., tome I, 1773, p. 239-241.
- Henri Bernardin de Saint-Pierre, Voyage à l'Île de France (Maurice), 1768-1771, Clermont-Ferrand, Éditions Paleo, 2008, p. 155-156.

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