"Élevé à la campagne, dans un pays peuplé d'heureux cultivateurs, je n'ai vu dans mon enfance que des objets champêtres, et des hommes contents de leur état : j'ai vu de bonne heure les révolutions, les phénomènes, les beautés, les bienfaits de la nature, et je ne les ai point vus avec indifférence. Ovide, Virgile, Lucrèce, Horace, me charmaient par les tableaux de la campagne qu'ils ont répandus dans leurs ouvrages : j'essayai de les imiter ; les couleurs d'un beau soir, l'éclat et la fraîcheur du matin, le moment d'une récolte abondante, devinrent les sujets de mes vers ; j'étais dans l'âge où l'on chante ce qu'on aime ; j'avais un plaisir à peindre les objets qui avaient frappé mes sens ; j'avais la passion de peindre : si j'ai pris ma passion pour du talent, c'est un malheur que je partage avec plus d'un artiste, et qui mérite de l'indulgence."
Extrait du discours préliminaire au poème Les Saisons de Jean-François de Saint-Lambert.
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Jean-François, marquis de Saint-Lambert, né à Nancy en 1716, sert dans les gardes lorraines, s'attache au roi Stanislas. Il s'acquiert de la réputation comme poète léger à la cour de Lunéville, et, rival heureux de Voltaire, se fait aimer de Mme du Châtelet. Après la mort de celle-ci (1749), il vient à Paris, où la protection de Mme de Boufflers, le met bientôt à la mode. Il obtient un brevet de colonel, fait la campagne de Hanovre en 1756, renonce peu après à l'armée pour se consacrer aux lettres et à la philosophie, se joint alors au groupe des encyclopédistes en 1770 entre à l'Académie. Lié depuis 1752 avec Mme d'Houdetot, pour qui Rousseau conçoit un moment une passion malheureuse, il se retire avec elle à Eaubonne pendant la Révolution, et meurt à Paris en 1803.
Il compose d'aimables poésies fugitives, dont il donne un recueil en 1759 ; une comédie médiocre, Les fêtes de l'amour et de l'hymen (1756) ; des contes et des Fables orientales (1770) assez subtilement affinés, et qui déjà préludent au poème en prose. Ses Œuvres philosophiques, réunies en 1798 (5 vol.), comprennent notamment un Essai sur le luxe (1764), des Mémoires sur Bolingbroke (1796), les Principes des mœurs chez toutes les nations ou Catéchisme universel (3 vol.), parus seulement en 1798 mais rédigés beaucoup plus tôt, où il développe sans grande originalité les principes matérialistes d'Helvétius, insistant toutefois, nous l'avons vu, sur les devoirs civiques.
Mais il reste surtout l'auteur d'un poème en quatre chants, Les saisons (1769), "seul ouvrage de notre siècle qui passera à la postérité", déclare emphatiquement Voltaire. En fait, assez froid et guindé, pauvre d'imagination, avec un penchant morose que l'âge accentuera, Saint-Lambert n'incarne guère les "délires" ni les tendres émotions qu'il entend suggérer. Mais son poème offre des évocations brillantes ; il s'anime d'un sentiment sincère de la nature et de la vie rustique ; il crée une atmosphère assez heureuse d'idylle philosophique. Sans éviter la fadeur ni la monotonie, à défaut d'une impossible réussite, il constitue le moindre échec d'un genre frappé d'avance de stérilité.
René Jasinski, Histoire de la littérature française, tome II, Paris, Nizet, 1977, p. 85-86.
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