mercredi 5 août 2015

Maurice Barrès vu par Edmond de Goncourt

Certes, Barrès n'est pas un esprit original, un esprit pas même très sympathique, mais il a certaines qualités et une distinction dans le sophisme toute particulière, et la négation interminable, pédantesque, professorale de ce garçon m'assomme... (12 mars 1891)

Dîner chez Daudet, avec Barrès, un long garçon distingué, à l'immense nez, aux beaux yeux dans une cernure donnant un doux charme à son regard. Un esprit de contre-pied, de parti pris à l'encontre de tout ce qui est accepté ; mais une contradiction très délicate, très bien élevée et sauvée par une jolie ironie, de laquelle il dit que ça fait partie de son tempérament, comme le mysticisme fait partie du tempérament d'un autre. (11 juin 1891)

Dîner chez Daudet avec Barrès. L'homme a une élégance fluette et élancée et des yeux noirs d'une douceur charmante, sous de longs cils de femme.
Il m'entretient de Nancy, où il y aurait des pèlerinages de jeunes gens dans la cour où est la plaque de ma naissance...(10 décembre 1891)

Hier, dîner chez Daudet avec Barrès, qui me devient tout à fait sympathique... (15 janvier 1892)

Barrès, tout fraîchement marié qu'il est, a une maîtresse, une vieille chaîne qu'il n'a pas rompue... (9 mai 1892)

Maurice Barrès, ce soir, cause d'une manière très intéressante du duel de Déroulède, dont il était témoin, et de la participation de Clémenceau dans tous les bas mystères, dans tous les sales dessous du moment. (29 décembre 1892)

Je viens de lire L'Ennemi des lois. C'est singulier comme les livres de Maurice Barrès ne me semblent pas fabriqués par un cerveau sain ; et ce dernier livre du jeune auteur - qui incontestablement n'est pas le livre de tout le monde - me fait l'effet d'un livre écrit par un jeune professeur de philosophie devenu fou. (7 janvier 1893)

Barrès, en train de se rapprocher de moi, me fait l'historique de sa campagne électorale de Neuilly, impute à la police la tentative d'assassinat faite sur lui par les anarchistes, m'assure que dans cette bataille sa vie était en jeu, qu'on voulait le jeter en bas de la tribune, qui était très haute, et qu'il était obligé de se rendre aux assemblées dans l'escorte de quarante domestiques prêtés par ses amis, quarante domestiques qui lui servaient de gardes du corps, et il interrompt son récit deux ou trois fois pour répéter : "C'était très amusant...très amusant !" (18 décembre 1893)

Sur l'annonce que Maurice Barrès prend la direction de La Cocarde, qui me fait dire que la littérature n'a été qu'un moyen et qu'il a surtout une ambition politique, c'est, chez les gens qui sont là, une entente de sentiments hostiles et la déploration de son entrée dans le salon Daudet, où sa tenue supérieure, dédaigneuse, a écarté d'anciens familiers. (2 septembre 1894)

On parle chez Daudet du livre de Barrès : Du Sang, de la Volupté et de la Mort, publié sous ce titre immense, livre dont Mme Daudet, très enthousiaste, lit des morceaux. (14 octobre 1894).

On peut aimer ou ne pas aimer la littérature de Barrès ; mais il faut convenir que chez lui, et surtout dans ce dernier livre au titre énorme, il y a une qualité : la qualité de l'épithète, qui n'est jamais l'épithète courante, mais toujours l'épithète ingénieuse, raffinée, intellectuelle, originale, toujours l'épithète rare - et ça, c'est la marque d'un écrivain. (16 octobre 1894)

Chez Daudet, Barrès, un causeur, à la conversation pleine d'observations ironiques et souventes fois coupée de paradoxes drolatiques. (1er novembre 1894)

Le rêve de gouvernement de Barrès, en le sortant un peu du vague philosophique de ses paroles, serait un président nommé pour dix ans, avec des ministères composés de gens n'appartenant pas à la Chambre et par cela moins renversables. Au fond, je crois que ce qu'il voudrait, ce serait une espèce d'empereur Napoléon décennaire. (20 janvier 1895)

... Barrès, dont le bistre et le décharnement du visage sont effrayants, et la causerie plus charmante que jamais. (23 juin 1895)

... Barrès, qui a la tête d'un oiseau desséché et dont je touche le maigre bras et ne sens qu'un os. (26 avril 1896)



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