" Toute chose, tout être a deux ombres. L'ombre visible, stable et définie, projette la forme des choses et des êtres autour d'eux. L'ombre invisible ne cesse de croître à l'intérieur, s'épaissit et mange l'avenir. Le terrain qu'elle a gagné, elle ne le lâche plus. Elle a soufflé sur l'insouciance, plus rien n'est pur, l'allégresse monte plus lentement et plus rarement à la surface de soi. La joie a perdu en intensité. Mais le pire, c'est ce sentiment d'irrémédiable, cette conviction définitive que la tristesse est inguérissable, que plus jamais le trésor de la vie ne brillera comme il a brillé un jour. Ce qui vient tranquillement avec l'âge et s'installe peu à peu à pas de feutre dans toutes les chambres de l'être, la guerre l'a imposé à une génération d'un grand coup, sur la ligne de départ. À Ravel comme aux autres. "
Michel Bernard, La Tranchée de Calonne, La Table Ronde, 2007, p. 166.
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