Je viens de lire Les Natchez de Chateaubriand (1). J'extrais du roman un paragraphe concernant le colonialisme :
" Adopté par Chactas (c'est le Français René qui parle), illustre et sage vieillard de la nation des Natchez, j'ai été témoin de toutes les injustices dont on s'est rendu coupable envers ce peuple. Un vil ramas d'hommes enlevés à la corruption de l' Europe, a dépouillé de ses terres une nation indépendante. On a troublé cette nation dans ses fêtes, on l'a blessée dans ses mœurs, contrariée dans ses habitudes. Tant de calamités l'ont enfin soulevée ; mais avant de prendre les armes, elle vous a demandé, et elle a espéré de vous justice : trompée dans son attente, de sanglants combats ont eu lieu. Quand on a vu qu'on ne pouvait dompter les Natchez à force ouverte, on a eu recours à des trêves mal observées par les chefs de la colonie. Il y a peu de jours que le commandant du fort Rosalie s'est porté aux derniers outrages..." (2).
À ce texte de Chateaubriand, je donne des éclaircissements rapportés par Bernard Lugan dans son Histoire de la Louisiane française (3) :
" Le 28 novembre 1729, les Natchez se révoltèrent, assassinant les Français vivant à proximité du fort Rosalie, et coupant la navigation sur le Mississippi... L'histoire du soulèvement des Natchez racontée par Chateaubriand est une pure invention romanesque ; dans son récit les erreurs sont nombreuses. L'auteur défendait une thèse : les Natchez étaient de "bons sauvages" opprimés qui se révoltèrent. A aucun moment, Chateaubriand ne fait état des atrocités commises par eux... Les Natchez détruisirent les établissements situés sur leur territoire et massacrèrent plusieurs dizaines de colons dont des femmes et des enfants " (4).
À Bernard Lugan, on peut répondre que, dans le roman de Chateaubriand, Ondouré, indien fourbe et retors, devenu chef des Natchez par des moyens artificieux, et qui veut chasser les Français, n'est pas un "bon sauvage". Mais voici ce que dit Ondouré avec raison : " Mais pourquoi m'étendrais-je pas sur les maux que les étrangers ont fait souffrir à notre patrie ? Voyez ces hommes injustes se multiplier à l'infini, tandis que nos nations diminuent sans cesse. Ils nous détruisent encore plus par leurs vices que par leurs armes ; ils nous dévorent en s'approchant de nous : nous ne pouvons respirer l'air qu'ils respirent ; nous ne pouvons vivre sur le même sol. Les Blancs en avançant, et en abattant nos bois, nous chassent devant eux comme un troupeau de chevreuils sans asile. La terre manquera bientôt à notre fuite, et le dernier des Indiens sera massacré dans la dernière de ses forêts " (5).
Tout cela s'est vérifié et est très bien connu. Chateaubriand avait bien raison de défendre sa thèse.
-
(1) François-René de Chateaubriand, Atala - René - Les Natchez, Le Livre de Poche classique, 1989. Introduction, commentaire et notes de Jean-Claude Berchet.
(2) Les Natchez, p. 280-281.
(3) Bernard Lugan, Histoire de la Louisiane française 1682-1804, Paris, 1994.
(4) Lugan, p. 116-121.
(5) Les Natchez, p. 395-396.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire