"Ainsi un jour, dans une rue de Malá Strana, alors que je longeais une maison désaffectée aux vitres cassées, à la façade décrépie et noircie, à l'entrée encombrée de poutres et de gravats, je perçus un feulement ténu. C'était le vent qui rôdait dans les pièces à l'étage, glissant le long des murs, rampant sur les planchers à moitié effondrés. Dans ses tournoiements il ballotait des lambeaux de papiers peints pendillant aux murs, et soulevait les pages de quelques vieux journaux jonchant le sol. Le vent sifflait, les papiers palpitaient, tout doucement. La maison condamnée émettait un ultime souffle, une plainte en sourdine.
Et soudain ces chuchotis et froissements se matérialisèrent : ils étaient la respiration d'un homme depuis longtemps disparu. D'un homme qui, durant sa vie, avait écrit des lettres par centaines, avait peint, dessiné et gravé, avait écrit des livres. Des livres éblouissants [Les Boutiques de cannelle, Le Sanatorium au croque-mort], car cet homme semeur et graveur de traces était un voyant.
C'était un homme de peu de poids, au corps chétif, aux yeux immenses, au cœur inquiet.
Il fut tué d'une balle dans le dos, en plein jour ; il tomba sans faire le moindre bruit. Il était si léger, si vulnérable. Aussi doux que son nom. Bruno Schulz.
Il avait bâti une œuvre d'une beauté magique en ses déploiements de visions, ses remous de désir, ses obsessions incantatoires. Et cette œuvre était vaste. Mais de tout cela, images et mots, il n'est que peu resté. Ainsi de sa correspondance, si volumineuse, on n'a retrouvé que quelques lettres disséminées. Ces lettres traînaient dans des maisons à l'abandon, pillées. Un grand nombre de leurs destinataires furent abattus comme il le fut lui-même. Dans des camps, des forêts, des ghettos. Beaucoup de ses lettres brûlèrent pendant l'insurrection de Varsovie."
Sylvie Germain, La Pleurante des rues de Prague, Folio Gallimard, 2022, p. 39-41.
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