Ils
étaient hommes des forêts. Et les forêts les avaient faits à leur image. À leur
puissance, leur solitude, leur dureté. Dureté puisée dans celle de leur sol
commun, ce socle de granit d’un rose tendre vieux de millions de siècles,
bruissant de sources, troué d’étangs, partout saillant d’entre les herbes, les
fougères et les ronces. Un même chant les habitait, hommes et arbres. Un chant
depuis toujours confronté au silence, à la roche. Un chant sans mélodie. Un
chant brutal, heurté comme les saisons, - des étés écrasants de chaleur, de
longs hivers pétrifiés sous la neige. Un chant fait de cris, de clameurs, de
résonances et de stridences. Un chant qui scandait autant leurs joies que leurs
colères.
Car tout en eux prenait des accents de colère, même l’amour. Ils
avaient été élevés davantage parmi les arbres que parmi les hommes, ils
s’étaient nourris depuis l’enfance des fruits, des végétaux et des baies
sauvages qui poussent dans les sous-bois et de la chair des bêtes qui gîtent
dans les forêts ; ils connaissaient tous les chemins que dessinent au ciel les
étoiles et tous les sentiers qui sinuent entre les arbres, les ronciers et les
taillis et dans l’ombre desquels se glissent les renards, les chats sauvages et
les chevreuils, et les venelles que frayent les sangliers. Des venelles
tracées à ras de terre entre les herbes et les épines en parallèle à la Voie
lactée, comme en miroir. Comme en écho aussi à la route qui conduisait les
pèlerins de Vézelay vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Ils connaissaient tous
les passages séculaires creusés par les bêtes, les hommes et les étoiles.
La
maison où ils étaient nés s’était montrée très vite bien trop étroite pour
pouvoir les abriter tous, et trop pauvre surtout pour pouvoir les nourrir. Ils
étaient les fils d’Ephraïm Mauperthuis et de Reinette-la-Grasse.
Sylvie Germain, Jours de colère, Folio Gallimard, p. 87-88. Les trois noms et l'adjectif en bleu sont ceux que certains élèves ne savaient pas définir !
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