mercredi 11 mars 2026

Rothko dans "L'Inaperçu" de Sylvie Germain


Mark Rothko, Jaune et orangé, huile sur toile

"Dans la chambre, la reproduction, en très grand format, d'une toile dont le nom du peintre n'était pas indiqué, était collée sur un mur face au lit. Le dépouillement y était encore plus poussé que chez Klee, l'image - une apothéose de jaune intense et d'orangé striés par une ligne blanche surlignée de gris vert et rehaussé de taches verdâtres - évoquait un pan de soleil. Voilà ce que Pierre aimait voir dès qu'il se réveillait et au moment de se coucher : un haut rectangle de soleil [...]. Espace, couleurs, lumière, pas de figuratif."
"Il [Henri] a récupéré le grand poster de la chambre de Pierre lorsqu'il a fallu vider l'appartement que l'agence immobilière, lasse d'attendre le retour du locataire, s'est réapproprié. Au dos de la reproduction, une étiquette était collée, lui révélant enfin le nom du peintre : Mark Rothko. Une huile sur toile de grandes dimensions, peinte en 1953. Henri n'a pu s'empêcher de remarquer que l'année était celle de sa naissance. Un détail au fond insignifiant, mais qui a resserré le lien qui l'attachait à ce tableau. « Image de l'instant de ma conception, celle de ma gestation, ou celle de l'éblouissement subi à ma sortie des limbes ? », s'est-il demandé en découvrant cette coïncidence. Mais la vraie question était plutôt : comment parvenir à éprouver, chair et esprit, dans toutes les fibres de ses muscles, de son cœur, dans tous ses nerfs et jusque dans ses os, dans toutes les fibrilles de ses sens et les circonvolutions de son cerveau, le goût, le son, la tonalité de ce jaune, comment pénétrer dans cette splendeur d'incandescence sans s'y dissoudre, jouir de cette lumière en toute intelligence ?  S'il avait eu quelque aptitude pour le dessin et la peinture, il se serait aventuré dans cette voie, mais un tel talent lui faisait défaut, il ne resterait jamais qu'un spectateur, un témoin. Il aime regarder, observer, il sait voir. Cela aussi est un don, peut-être moins créatif, plus modeste, mais qui exige tout autant de travail, d'attention, de patience."
Sylvie Germain, L'Inaperçu, Paris, Albin Michel, p. 164 et 193-194.

En mai 1993, à Houston, je suis allé voir la chapelle catholique de Rothko. Elle est meublée de bancs et sur les murs sont plaquées de grandes toiles gris-noir du peintre. La chapelle est un lieu pour le recueillement.

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