lundi 26 janvier 2026

le tableau de "l'Arrestation du Christ" du Caravage décrit par Sylvie Germain


Le Caravage, L'Arrestation de Jésus, 1602
Galerie Nationale d'Irlande, Dublin
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"[Du Caravage] il y a l'extraordinaire Arrestation de Jésus. Le cri ici est suggéré plus qu'affirmé, il est montré de profil. Seul le Christ est présenté de face, tous les autres, soldats et disciples, sont de profil, à commencer par Judas assenant un baiser brutal à Jésus. Des deux soldats, entièrement cuirassés, on n'aperçoit que le nez et une pommette, leurs yeux sont bandés d'ombre sous la visière du casque ; ils ne sont plus vraiment des hommes de chair, ils sont de métal luisant rehaussé de dorure et de lueurs, des hommes aux crânes de rhinocéros et aux bras de crabe. Derrière eux, à la droite du tableau, un homme dresse son visage hors de la nuit, il tient au bout de sa main levée une lanterne pour tenter d'éclairer la mêlée — cette fourbe embrassade doublée d'une ferme empoignade. À cette main levée répondent celles du Christ aux doigts entrecroisés, noués, tout en bas du tableau. Des lignes et des courbes puissantes traversent l'espace du tableau, y imprimant un vif mouvement de rotation. Mais le plus remarquable est le groupe ramassé sur la gauche, composé par trois visages liés les uns aux autres selon un rythme rapide et syncopé qui confère à l'image un aspect séquentiel, presque cinématographique. Judas, le front tout plissé, creusé d'une immense anxiété, le regard brûlé de doute, heurte la joue du Christ de ses lèvres tout en l'agrippant par l'épaule, et la tête du Christ bascule légèrement de côté sous le choc de ce baiser où tout à la fois se brisent l'amitié, la confiance et l'espoir. Et la face du maître trahi, déchu, exprime autant de lassitude que de douleur ; le dessin des sourcils, très sombre, et les paupières baissées, plombées d'ombre brune, rehaussent la pâleur du front et du nez que cingle la lumière.
Et, adossé au Christ, semblant même faire corps avec lui, il y a ce jeune homme de profil, bouche grande ouverte, tout comme sont largement écartés les doigts de sa main lancée en avant, dans le vide. Il profère un cri immense dans la nuit, un cri dont la source est en Judas, et qui a traversé le Christ avant d'affluer jusqu'en son corps de témoin, en sa bouche béante et en sa main haut levée, paume nue. Dans son geste de panique il fait s'envoler un pan de son vêtement, lequel flotte au-dessus des trois têtes collées les unes aux autres, les entourant d'une auréole rouge qui claque dans le vent du jardin, dans le vent du désastre."
Sylvie Germain, Tobie des marais, Paris, Gallimard, 1998, p. 171-172.

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