"Les oiseaux, les oiseaux ! Combien ma vie eût été plus heureuse dans cette île enchanteresse [Capri] si je ne les avait pas tant aimés ! J'adorais les voir chaque printemps arriver par milliers, c'était pour moi une joie de les entendre chanter dans le jardin de San Michele. Mais il vint un temps où je souhaitais presque qu'ils ne fussent point venus, où je souhaitais pouvoir leur faire signe au loin sur la mer de voler encore, de voler avec la bande d'oies sauvages au-dessus de leurs têtes, tout droit vers ma patrie [la Suède], loin dans le nord où ils seraient à l'abri de l'homme. Car je savais que l'île bien-aimée qui était pour moi un paradis était pour eux un enfer. Ils arrivaient juste avant le lever du soleil, ils ne demandaient qu'un court repos après leur long vol à travers la Méditerranée ; le but du voyage était si lointain, la terre où ils étaient nés et où ils devaient élever leurs petits. Ils venaient par milliers : pigeons ramiers, grives, tourterelles, échassiers, cailles, loriots dorés, alouettes, rossignols, hochequeues, pinsons, hirondelles, fauvettes, rouges-gorges, et bien d'autres petits artistes, en route pour donner aux forêts et aux champs silencieux du nord leurs concerts printaniers.
Deux heures plus tard ils se débattaient impuissants dans les filets que la ruse de l'homme avait tendus sur toute l'île, depuis les falaises au bord de la mer jusqu'aux pentes les plus hautes de Monte Solaro et Monte Barbarossa. Le soir même, ils étaient entassés par centaines dans des petites caisses en bois, sans nourriture et sans eau, expédiés par vapeur à Marseille pour être mangés avec délices dans les restaurants chics de Paris."
Axel Munthe, Le livre de San Michele, Paris, Albin Michel, 1969, (1934, première édition en français), p. 293-294.
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