vendredi 17 avril 2026

Sylvie Germain commente le Songe de Constantin



Piero della Francesca, Le Songe de Constantin, partie de l'Histoire de la vraie Croix
Arezzo, Église San Francesco

"C'est la nuit. Une nuit vert bleuté, couleur d'ardoise. Au centre de cette nuit s'élève une tente. Sa forme conique évoque la coiffe portée par la mère de Constantin, sainte Hélène, qui figure dans des scènes ultérieures de la Légende. Le toit pointu de cette tente porte deux tons de rosé, très pâle et tendre au centre, et violine sur les bords. La tenture est ocre orangé. Elle est largement entrouverte, comme l'ample manteau de la Madone de la Miséricorde abritant des dévots agenouillés. Mais dans l'embrasure de la tente, c'est un homme allongé que l'on découvre.
Il dort, veillé par un jeune homme assis à ses pieds et par deux soldats en armure dressés de chaque côté de la couche impériale. Le souverain dort. Et son sommeil est calme, aucun  rêve ne le trouble. C'est un songe qui vient le visiter. Au-dessus de la lance tenue par l'un des gardes apparaît un ange dans une saignée de bleu turquoise. Son vol est léger, son corps évanescent, son geste droit, lumineux. Son bras est tendu vers le visage de l'empereur qu'il frappe de lumière. Cette clarté ocrée qui vient trouer la nuit semble sourdre de l'aile fine et transparente de l'ange. C'est l'instant où les paupières du dormeur s'illuminent ; il va ouvrir les yeux, va découvrir l'ange, suivre le geste de son bras se relevant pour luui révéler dans l'obscurité aqueuse du ciel le signe étincelant qui lui est destiné. Une croix blanche sur laquelle il lira : In signo hoc confide et vinces. Mais ce signe ne nous est pas montré, le regard ébloui de l'empereur non plus, et moins encore la face émerveillante de l'ange. Seul l'instant d'avant nous est montré, très frêle virgule effleurant l'opacité du temps, et cela avec une vitesse inouïe. Vitesse de la lumière. Vitesse si extrême, suraiguë, qu'elle confine à l'éternité."



"En fait tout l'œuvre de Piero della Francesca repose dans cette sérénité atemporelle, et l'irradie. Les formes, toujours monumentales, ne pèsent pas, elles se déploient avec grâce dans un espace fabuleusement calme où règnent l'équilibre, la précision et les accords. Équilibre de l'ombre et de la lumière, précision des lignes géométriques, accords des tons rosés, bruns, ivoire, verts, ocre et bleus toujours scandés de blanc. L'ensemble de son œuvre baigne dans une clarté matinale comme si ne l'éclairaient toujours que les premiers rayons du jour. Mais d'un jour perpétuel, étranger aux flux du temps. Un vaste jour placide teinté de couleurs douces et d'où se dégagent une sensation de fraîcheur, de bonheur chromatique, et une impression de grande force plastique, d'austérité et d'ingénuité."
Sylvie Germain, Le Monde sans vous, Albin Michel, 2011, p. 87-89.

Henri Focillon, Pierluigi de Vecchi, Tout l'œuvre peint de Piero della Francesca, Paris, Flammarion, 1968, pl. XIX-LII. 

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