Joachim Patinier (circa 1483 - 1524), Paysage avec saint Christophe
El Escorial, Monasterio del San Lorenzo, España
"C'est le jour. Au ciel passent des nuages d'un blanc laiteux dont l'intense luminosité rehausse le bleu glacé de l'horizon, de l'eau et des montagnes. Les éminences au lointain sont fantomales, dressant leurs roches semblables à des arborescences de cristal. Le géant Christophe, courbé sur son bâton miraculeux doué du pouvoir de faire pousser un arbre sitôt qu'il en frappait la terre, traverse un cours d'eau dont on ne sait s'il est une simple rivière se versant dans un lac ou un estuaire s'évasant dans la mer. L'enfant Jésus, minuscule et radieux, est assis sur la nuque du géant, les pieds croisés au creux de son épaule, un bras appuyé sur sa tête et l'autre main posée sur un globe de verre qu'il tient sur ses genoux.. Le paysage alentour, baigné dans une égale clarté froide, fourmille de plantes, d'animaux, de gens qui presque tous paraissent miniatures. Les multiples détails du tableau sont extrêmement précieux et secrets, ils composent diverses scènes qui sont autant de petits fabliaux indépendants les uns des autres en apparence. Au loin, un flamboiement ; un incendie a éclaté quelque part dans la ville entr'aperçue au fond du tableau. Sur une longue route dont les sinuosités épousent celles du fleuve, une troupe de cavaliers est en marche, lances levées. À leurs côtés avancent des paysans menant un troupeau épars de chevaux, de chèvres, de vaches et de moutons. Plus loin cheminent deux pèlerins solitaires. Sur l'autre rive se dresse une chaumière en ruine, surplombée par une hutte perchée dans un arbre. Partout s'activent des personnages : des paysans, des soldats, des ermites, des pêcheurs, des laboureurs, des villageoises, des chasseurs. Deux moines sur une rive halent un léger radeau sur lequel est couché un homme mort. Un vol d'hirondelles file dans le ciel.
Et pourtant l'ensemble du tableau exprime le calme et l'harmonie comme s'il reflétait une perception enchantée, sereine, de la vie et du monde tout en intégrant la violence, l'agitation, la mort. Le regard du peintre, panoramique, accueille le tout du visible, avec autant de lucidité que de fantaisie. Et, tout à la fois puissant et harassé, Christophe le colosse passe d'une rive à l'autre en ployant sous le poids du tout petit enfant divin qui pèse le poids du monde."
Sylvie Germain, Le Monde sans vous, Albin Michel, 2011, p. 104-105.

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