mercredi 15 avril 2026

Nicolas Pouvreau-Monti, Immigration, mythes et réalités



Le nouveau livre de Nicolas Pouvreau-Monti, directeur de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie. Un état des lieux sans précédent du phénomène migratoire en France montre comment celui-ci bouleverse tous les aspects de notre vie collective.

C’était le 24 mars dernier au journal de 20 heures. Deux jours après sa réélection au Havre, Édouard Philippe donnait sa première interview à un média national depuis quatre mois. Beaucoup se sont étonnés de voir un candidat, qui espère réunir la droite et le centre à la présidentielle, faire son premier journal télévisé sans prononcer une seule fois le mot « immigration ». Face à un Rassemblement national crédité de plus de 30 % d’intentions de vote, d’aucuns s’attendaient à ce que l’ancien premier ministre renverse la table. Quelques jours plus tard, dans les colonnes du Figaro, il a, au contraire, assumé une certaine modération. S’il a affirmé son intention de s’attaquer aux « largesses du regroupement familial », sans toutefois vouloir modifier la Constitution, il a soutenu l’immigration de travail. « Il faut assumer qu’on a besoin d’une immigration, parce qu’on a une population active qui se contracte », a-t-il estimé.

Alors que l’Union européenne et la plupart des pays européens durcissent leur politique d’immigration, cette posture, qui se veut raisonnable et équilibrée, témoigne de l’aveuglement persistant d’une partie des « élites » françaises, y compris à droite, sur l’ampleur du défi migratoire. Un aveuglement qui s’explique en partie par l’absence de diagnostic chiffré consensuel sur cette question. Depuis des décennies, « le camp du déni », s’appuyant sur les travaux de sociologues ou de démographes militants, relativise l’importance du phénomène et impose son récit : « Il n’y a pas plus d’immigration aujourd’hui qu’hier » ; « Les problèmes engendrés par celle-ci sont exagérés, et voués à se résoudre au fil des générations » ; « L’immigration rapporte à la France qui en a besoin pour faire tourner son économie et financer son modèle social ». Autant de poncifs ou de « mythes » partagés par la plupart de nos dirigeants aussi bien dans le monde politique qu’économique. C’est pour échapper à ce prêt-à-penser et établir enfin un diagnostic fondé sur des faits que Nicolas Pouvreau-Monti a cofondé l’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID).

L’immigration prend la forme d’une dynamique autonome alimentée par une mécanique administrative qui tourne à plein régime, indifférente aux alternances politiques

Nicolas Pouvreau-Monti, directeur de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie

Avant d’aborder cette question en spécialiste, le jeune homme, qui a grandi en banlieue parisienne, à Créteil, a fait l’expérience de l’immigration dans sa vie quotidienne. Il se souvient des émeutes de 2005, durant lesquelles il s’est réveillé un matin pour découvrir des voitures brûlées au pied de son immeuble. Lorsqu’il intègre Sciences Po Paris dans les années 2010, à l’âge de 18 ans, il constate le décalage abyssal entre la réalité qu’il a observée aux premières loges et les discours iréniques dans lesquels communient enseignants et étudiants. « J’ai ressenti de manière très vive le fait qu’on opposait ce qui serait le ressenti empirique des Français, prétendument biaisé et plein de préjugés, et ce qui serait la vérité pure et parfaite des statistiques et de la science en la matière, analyse-t-il. En commençant à travailler sur ce sujet, je me suis rendu compte que bien souvent, les Français avaient raison et ont raison de voir ce qu’ils voient. »

C’est ainsi que germe l’idée d’une structure d’expertise factuelle et dépassionnée sur la question de l’immigration. L’OID, dont Nicolas Pouvreau-Monti devient le directeur général, naît en 2020. Parmi les membres de son conseil scientifique, l’ancien directeur général de la DGSE Pierre Brochand, le préfet et haut fonctionnaire Michel Aubouin, l’ancienne ministre Noëlle Lenoir. Si le think tank est attaqué parce que l’une de ses sources de financement n’est autre que l’homme d’affaires conservateur Pierre-Édouard Stérin, même ses détracteurs reconnaissent qu’il « ne triche pas sur les chiffres ». Immigration, mythes et réalités, qui paraît cette semaine aux éditions Fayard et que Le Figaro Magazine a pu lire en exclusivité, est fondé sur l’ensemble des données recueillies par l’OID ces cinq dernières années. Plus qu’un simple essai, il s’agit d’un document exceptionnel à mettre entre les mains de tous les dirigeants. Nicolas Pouvreau-Monti y dresse un état des lieux sans précédent de l’immigration en France et y fait méthodiquement voler en éclats toutes les idées reçues sur le sujet.

La question des violences ainsi que les enjeux culturels soulevés par l’immigration sont évoqués sans tabou, mais ce n’est pas le cœur du livre car cette réflexion a déjà été menée par d’autres. Immigration, mythes et réalités se distingue avant tout par son diagnostic économique et social. Nicolas Pouvreau-Monti démontre de manière implacable que l’immigration est devenue « un fait social total ». Celle-ci n’a pas seulement un impact en matière de sécurité, elle bouleverse tous les aspects de notre vie collective, que ce soit en matière de santé, de logement, d’éducation ou de pouvoir d’achat. Le premier constat dressé par l’auteur est celui du caractère radicalement inédit de la situation migratoire dans notre pays. Loin du relativisme de nombreux « experts » ou hommes politiques, Nicolas Pouvreau-Monti établit de manière incontestable qu’il n’y a jamais eu autant d’immigrés en France qu’aujourd’hui.

Depuis la fin des années 1990, notre pays est entré, selon lui, dans une nouvelle ère de son histoire migratoire : celle d’une accélération spectaculaire des flux atteignant désormais des niveaux sans précédent. Un emballement qui résulte moins d’une volonté politique assumée que de la perte de contrôle croissante du pouvoir démocratique sur les flux migratoires. « L’immigration prend la forme d’une dynamique autonome alimentée par une mécanique administrative qui tourne à plein régime, indifférente aux alternances politiques », écrit le directeur général de l’OID. Cette dynamique atteint des niveaux record sous la présidence d’Emmanuel Macron : le nombre annuel moyen de premiers titres de séjours accordés depuis 2017 dépasse de 35 % celui sous François Hollande et de 55 % celui sous Nicolas Sarkozy. En faisant la somme des premiers titres de séjour accordés, des demandes d’asile et des mineurs non accompagnés, on aboutit à un total de 500 000 immigrés entrant légalement sur le territoire français chaque année, auxquels il faut ajouter l’immigration clandestine. Mais en tenant compte des possibles doublons administratifs, Nicolas Pouvreau-Monti estime prudemment à 400 000 le nombre de nouveaux immigrés par an, ce qui équivaut au nombre d’habitants d’une ville comme Nice ou Nantes.

Un flux qui ne représente que 0,6 % de la population de la France, relativisent nombre d’experts, mais qui vient s’ajouter à des « stocks » que Nicolas Pouvreau-Monti est l’un des très rares à évoquer. La population immigrée résidant sur le territoire a ainsi augmenté de 76 % depuis l’an 2000, pour atteindre 7,7 millions de personnes en 2024, soit 11,3 % de la population totale du pays. Et comme l’explique Pouvreau-Monti, pour prendre la pleine mesure des transformations démographiques induites par l’immigration, il ne faut pas s’arrêter à la première génération, mais prendre aussi en compte les descendants d’immigrés de deuxième et de troisième génération. Ces derniers représentent respectivement 8 millions et 4,8 millions de personnes. L’addition des différentes générations conduit le directeur général de l’OID à évaluer la population totale « issue » de l’immigration à plus de 20 millions de personnes, soit 30 % des habitants du pays.

Une immigration de travail, vraiment ?

À cette poussée quantitative s’ajoute un changement de composition d’ampleur. En 1968, plus de deux immigrés sur trois qui vivaient en France étaient nés en Europe. Aujourd’hui, la population immigrée est extra-européenne aux trois quarts. Les Africains, en majorité des Algériens, représentent à eux seuls la moitié de la population immigrée en France. Autrefois majoritairement regroupée dans les tours de la Seine-Saint-Denis et les quartiers nord de Marseille, l’immigration concerne désormais toute la France, y compris des régions longtemps tenues à l’écart comme la Bretagne. Pour ne prendre qu’un seul exemple, La Guerche-de-Bretagne, petite commune de moins de 5 000 habitants a vu sa population immigrée multipliée par huit en quinze ans. « La France est en train de vivre une mutation anthropologique, analyse Pouvreau-Monti. Ne pas le voir, c’est choisir l’aveuglement devant l’Histoire qui s’écrit sous nos fenêtres. »

Une révolution silencieuse justifiée par la gauche au nom de raisons humanitaires, mais aussi par une partie de la droite par des impératifs économiques. L’immigration reçue en France correspondrait aux besoins de notre économie et de nos finances publiques. Les immigrés paieraient nos retraites et nous permettraient de financer notre système social. Une petite musique véhiculée par certains secteurs qui profitent d’une main-d’œuvre à bas coût, mais qui est rigoureusement démentie par les données recueillies par le directeur général de l’OID. Car si nous accueillons massivement et plus généreusement que quiconque (notre système social est délié de tout critère de nationalité ou d’exigence forte,et nous sommes le seul pays à garantir un principe d’hébergement inconditionnel des étrangers, y compris en situation irrégulière, ainsi qu’à leur offrir une gratuité complète pour un vaste panel de soins médicaux non urgents), l’immigration en France est l’une des moins au travail d’Europe.

À peine plus de la moitié (56 %) des étrangers extra-européens en âge actif occupent un emploi, révèle Nicolas Pouvreau-Monti. Ce taux d’emploi des étrangers hors UE est inférieur de 14 points à celui des Français et de 12 points à celui des étrangers originaires de l’UE. Et si l’on se concentre sur l’immigration la plus récente, les chiffres sont encore plus catastrophiques. Parmi l’ensemble des immigrés entrés en France en 2023, à peine un sur trois occupe un emploi au début de l’année 2024, dont seulement un immigré d’Afrique subsaharienne sur quatre.

«Une perte nette pour les comptes de l’état et de la sécurité sociale»

La faillite de l’intégration économique des immigrés s’explique par leurs motifs d’entrée (familiaux la plupart du temps) et par la géographie de notre immigration. La majorité des néoarrivants sont originaires de pays où les systèmes scolaire et de santé sont défaillants et où la distance culturelle avec l’Europe est très importante. Dans ce contexte, non seulement l’immigration ne nous rapporte pas, mais elle s’avère extrêmement coûteuse. En mettant de côté les prestations contributives, les prestations sociales perçues par les immigrés représentent le double de celles perçues par les personnes sans ascendance migratoire. Et cette problématique persiste d’une génération à l’autre puisque les prestations perçues par les descendants d’immigrés sont quasiment identiques à celles perçues par les immigrés de la première génération. « Au-delà des discussions sur le sexe des anges, il n’existe pas de scénario réaliste d’une contribution positive de l’immigration aux finances publiques françaises, écrit Nicolas Pouvreau-Monti. Notre politique d’immigration génère aujourd’hui une perte nette pour les comptes de l’État et de la Sécurité sociale. »

« Les immigrés font le travail que les Français ne veulent pas faire », clament de nombreux défenseurs de l’immigration à gauche comme à droite, persuadés que la France aurait besoin de bras pour ses cuisines, ses chantiers ou ses services de sécurité. Soit autant de secteurs à faible valeur ajoutée et protégés de la concurrence internationale. Pour Nicolas Pouvreau-Monti, l’entrée et la régularisation de nouveaux immigrés pour pourvoir aux «métiers en tension» est une fausse solution qui répond à des intérêts catégoriels et non à l’intérêt général. Il y voit une forme de « délocalisation sur place ». « Au lieu d’innover, de robotiser ou simplement de mieux payer pour attirer les travailleurs locaux, certaines branches d’activité préfèrent la facilité de l’emploi précaire venu d’ailleurs, écrit-il. La facture sociale de ce choix (logement, santé, école) étant payée non par les entreprises concernées, mais par la communauté nationale dans son ensemble que l’on enferme dans une économie de basse qualification. »

Des services publics lourdement impactés

Enfin, le directeur de l’OID met en évidence la pression exercée par l’immigration sur des pans entiers de notre vie commune. Les crises que traversent notre politique de logement social, nos hôpitaux, notre système scolaire ou encore notre justice ne sont pas uniquement causées par notre politique migratoire mais celle-ci les aggrave lourdement. Nicolas Pouvreau-Monti montre précisément l’impact de l’immigration sur tous ces services publics à travers quantité d’exemples chiffrés qu’il est impossible d’énumérer de manière exhaustive ici. Inutile de revenir sur le coût de l’aide médicale de l’État, qui commence à être bien connu ou sur la surreprésentation des étrangers dans nos prisons. Arrêtons-nous plutôt sur notre politique de logement social et d’hébergement d’urgence.

À elle seule, la France détient le quart des 21 millions de logements sociaux recensés dans l’ensemble des pays de l’Union européenne, habités par une grande majorité d’immigrés puisque ces derniers, en France, vivent trois fois plus souvent en HLM que les personnes sans ascendance migratoire. 57 % des immigrés originaires d’Afrique sahélienne et 52 % de ceux qui viennent d’Afrique guinéenne et centrale vivent en logement social. C’est également le cas de 49 % des immigrés algériens (le groupe migratoire le plus nombreux, dans l’absolu, au sein des logements sociaux) et de 44 % des immigrés nés au Maroc et en Tunisie. Des pourcentages qui se confirment, voire progressent, d’une génération à l’autre. Les critères d’attribution pour arbitrer entre les demandes donnent la priorité aux familles nombreuses à faibles revenus surreprésentées au sein de l’immigration, ce qui rend les logements sociaux très difficilement accessibles pour nombre de citoyens français. D’autant que le « droit au maintien » à vie empêche toute forme de rotation. Près de 3 millions de ménages sont ainsi aujourd’hui en attente d’un logement social alors même que l’État consacre plus de 30 milliards d’euros par an à sa politique de logement.

L’État finance également 200 000 places d’hébergement d’urgence, essentiellement occupées par des immigrés, mais aussi des clandestins. Le droit français est, en effet, le seul à consacrer en Europe le principe d’un « hébergement inconditionnel » des étrangers, y compris en situation irrégulière. « C’est un hébergement gratuit et sans limites, explique Didier Leschi, directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII). Il n’est pas rare que des sans-papiers y soient hébergés pendant des années. » Le samu social de Paris estime que 90 % des personnes bénéficiant de nuitées hôtelières dans la capitale sont des ressortissants extra-européens, 45 % des ménages concernés étant en situation irrégulière. Au niveau national, les enquêtes disponibles permettent d’estimer à trois ans et demi la durée médiane de séjour en hébergement d’urgence. La seule prise en charge des clandestins dans l’hébergement d’urgence coûte un milliard d’euros par an selon la Cour des comptes. Outre la question budgétaire que cela pose, Pouvreau-Monti s’interroge sur l’appel d’air généré par une telle « exception française » et y voit une injustice pour nos compatriotes en situation de grande vulnérabilité qui se voient refuser un toit pour la nuit.

Mais pour le directeur de l’OID, c’est peut-être sur l’école que notre politique migratoire a l’impact le plus négatif, bien que le plus tu. Dans la foulée de l’essayiste Joachim Le Floch-Imad, Nicolas Pouvreau-Monti montre le lien entre notre décrochage éducatif et l’immigration de masse. Il rappelle que le nombre d’élèves complètement allophones a bondi de 153 % depuis 2008 et que 50 % des élèves directement issus de l’immigration n’ont pas le français pour langue usuelle à la maison. Une situation qui ne peut qu’entraîner de lourdes difficultés d’enseignement. Il souligne également l’échec des réseaux d’éducation prioritaire où sont scolarisés la majorité des enfants de l’immigration, et ce malgré 2,3 milliards d’euros investis chaque année. Des moyens supplémentaires qui se traduisent par des avantages concrets dont ne bénéficient pas les enfants sur le reste du territoire, analyse le directeur de l’OID.

Le sujet central de 2027 ?

Le livre de Nicolas Pouvreau-Monti bat aussi bien en brèche les illusions économiques de la droite en matière de politique migratoire que l’impasse sociale que celle-ci constitue pour la gauche. L’immigration ne saurait être une solution à nos problèmes budgétaires et ne fait, au contraire, que rendre plus insoutenable notre déficit public et commercial. Mais les flux migratoires ont également un impact négatif sur l’ensemble de notre système social ainsi que sur tous les services publics auxquels la gauche est attachée. Si les constats posés sont sévères, aux yeux du directeur de l’OID, il est cependant encore temps d’agir comme le font nombre de pays européens. « De toutes les réactions que cet ouvrage pourrait susciter chez ses lecteurs, il en est une que je souhaiterais éviter à tout prix : le fatalisme », écrit-il en conclusion. Immigration, mythes et réalités, qui sera complété par un livre de propositions qui paraîtra à la rentrée, doit se lire comme un appel à la lucidité.

L’immigration aurait pu être le sujet central de l’élection de 2017 si l’affaire Fillon n’avait pas perturbé la campagne. Elle aurait pu également avoir le rôle principal en 2022 si l’élection n’avait pas été percutée par la guerre en Ukraine. « L’échéance présidentielle du printemps 2027 doit être l’occasion pour chacun des candidats de faire savoir clairement quel est l’avenir migratoire qu’il propose à la France », affirme Pouvreau-Monti. Sauront-ils se saisir de ses travaux pour sortir du déni et établir le bon diagnostic ?

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