Les lavandières au lavoir
aquarelle de Guy Bedin
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"Le jour suivant elles avaient vidé le cuvier dans la cour et empilé le linge dans une brouette, l'avaient recouvert d'un drap et s'étaient acheminées vers le lavoir. Toutes les femmes s'y étaient retrouvées avec leurs brouettes emplies de linge encore fumant. Chacune s'était agenouillée dans un petit caisson de bois recouvert de paille ou d'un vieux chiffon plié, puis, penchée sur le bassin, avait lancé dans l'eau, qui un rap, qui une nappe. Un formidable brouhaha retentissait dans le lavoir ; les femmes s'interpellaient en criant et riant, de part et d'autre du bassin, à travers le bruit des brosses frottant le linge et le claquement des battoirs. Edmée et Reinette-la-Grasse étaient là, accompagnées de Louison-la-Cloche qui participait au travail de rinçage. Les femmes l'aimaient bien , il était drôle, les faisait rire, et s'empressait toujours auprès d'elles avec agilité, prêt à aider chacune. L'eau giclait jusqu'aux poutres, les gouttes voltigeaient dans la lumière en essaims scintillants , une mousse brunâtre s'écoulait des draps. Toute la crasse de l'année s'en allait en frous-frous gris dans les remous de l'eau glacée. Puis, sitôt l'eau enfin redevenue claire, les lavandières passaient leur linge au bleu. De grandes traînées azurées s'éployaient à travers le bassin, des grappes de bulles irisées dansaient autour des mains des lavandières. Certaines plongeaient leurs bras rougis au fond de l'eau pour rattraper la brosse ou le battoir qui venait d'y glisser. Puis elles tordaient le linge pour l'essorer, toujours agenouillées dans leurs caissons mouillés, et leurs bras semblaient également se tordre. Troisième jour de lessive : jour de grand bruit, d'éclaboussures, de bleu."
Sylvie Germain, Jours de colère, Folio Gallimard, 2024, p. 204-205.

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