mardi 24 février 2026

Prokop chaviré par une bulle de savon qui lui claqua au nez


Édouard Manet, Les bulles de savon
© Calouste Gulbenkian Museum, Lisbonne

"Un jour, alors qu'il s'apprêtait à traverser une rue, il vit un petit garçon accoudé à une fenêtre du deuxième étage d'une maison située devant lui. L'enfant jouait à souffler des bulles de savon. Des grappes de bulles de toutes tailles jaillissaient, s'éparpillaient, éclataient en vol ou retombaient tout doucement en zigzaguant dans l'air. L'un de ces globules, tout irisé de mauve, de vert absinthe, strié de filaments dorés et  cerclé de violet vif vint flotiller jusque sous les yeux de Prokope qui eut juste le temps d'entr'apercevoir son propre reflet inversé parmi les moires de la sphère. Et ploc, la bulle claqua au bout de son nez. Rien de bien considérable dans cette plaisante vétille, si ce n'est que Prokope en eut la tête à l'envers pendant un moment qui lui sembla interminable. La tête pour de bon à l'envers, et qui s'envolait à mi-hauteur des murs le long de la rue. Prokop ne pouvait plus avancer ni reculer, il avait perdu sa vue de bipède lesté au sol, il se trouvait soudain doté d'une vue d'opossum suspendu tête en bas et mis en apesanteur. Il ne reconnaissait plus rien, était incapable de s'orienter, de faire le moindre geste ou pas, et il en avait le vertige. Sa grosse bulle de tête dans les yeux de laquelle se reflétaient des images distordues louvoya un moment jusqu'u bout de la rue et finit par exploser contre un réverbère. Prokope ressentit dans tout son corps la détonation ; sa tête se remit en bonne et due place sur son cou, il la saisit à deux mains pour s'assurer de sa présence, cligna des yeux et repartit en titubant."
Sylvie Germain, Immensités, Gallimard, 1993, p. 135-136.

Pour le tableau de Manet :
António Filipe Pimentel (sous la direction), Guide du Musée Calouste Gulbenkian, Lisbonne,  Ediciones El Viso, 2025, p. 248-249.

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