vendredi 6 février 2026

l'explicit d' "À la table des hommes" de Sylvie Germa

"Le jour commence à poindre, les étoiles pâlissent, mais le jour et la nuit ne sont pas exclusifs, rien de l'est, mais le jour et la nuit ne sont pas exclusifs, rien ne l'est, sauf la haine en son orgueil inepte, tout s'interpénètre, se ramifie et se féconde. Les étoiles peuvent bien disparaître de la vue, elles ne désertent pas le ciel où elles diffusent leur feu depuis des milliards d'années, et leur lumière survit longtemps à leur extension. Et il est indifférent aux étoiles d'être ou non regardées par des admirateurs, comme cela l'est aussi aux arbres, aux montagnes et aux fleuves, aux fleurs et aux animaux. Seuls les hommes ont ce souci rongeant, et pour être remarqués, autant que pour éliminer qui s'avise de leur faire de l'ombre ou simplement qui ose de pas les glorifier ni se soumettre à eux, ils sont prêts à tout, à commencer par tuer. Abel [un enfant sauvage] se relève, les bêtes s'en retournent vaguer sur les pelouses, brouter dans les massifs. Dans quelques heures, il en sera fini de leur escapade. Il sort de la ménagerie. Il se sent aussi nu qu'au matin de son réveil dans le lavoir d'un village en ruine. Mais il n'est plus avide de découvrir davantage le langage des hommes, il lui suffit de faire bon usage des mots qu'il a appris, de préserver autour de chacun d'eux un espace de silence où les faire résonner. Il n'est plus désireux de plaire à ses semblables, d'être accepté par eux, il lui suffit d'avoir été aimé par quelques-uns et d'avoir aimé ceux-là. Il a reçu sa part de fraternité, des destructeurs la lui ont arrachée, mais sous la douleur de ce rapt, il conserve la joie d'avoir un jour reçu cette part d'amour et d'amitié, et cette joie, personne ne pourra la lui retirer."
Sylvie Germain, À la table des hommes, Paris, Albin Michel, 2016.

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