dimanche 22 février 2026

la solitude de la croix de pierre


Croix de Nervieux, Loire, fin  XVe siècle, dessin de Louis Bernard

"Écoute, jeune fille, toi qui pleures de n'être pas aimée, je te raconterai combien est grande la solitude de cette croix de pierre qui se dresse là-bas. Nul n'a souci d'elle, elle est à l'abandon
Nul ne la fleurit ou s'incline devant elle. Nul ne la maudit non plus. Car s'il y eut autrefois des passants qui s'agenouillèrent et se signèrent devant elle, il y en eut aussi qui jetèrent des jurons et des crachats au pied de son socle.
Prières et blasphèmes se sont tus depuis longtemps. Mais je ne les ai pas oubliés. Je sais que chaque prière qui fut adressée à Dieu, face à la croix de pierre, fut entendue et recueillie. Chaque prière, qu'elle fût de louange ou de lamentation, se fit murmure qui respira dans la pierre, souffle qui s'exhala du torse de la croix, et le grain du granit devenait alors pareil à celui d'une peau d'homme. Je sais aussi que chaque crachat qui fut lancé contre elle l'a blessée comme un outrage, comme la trahison d'un frère, le reniement d'un fils, comme la malédiction d'un père. Et j'ai vu sur la pierre perler une sueur de sang.
Écoute, jeune fille, toi qui pleures d'aimer sans l'être en retour, je te raconterai le combat incessant que doit livrer cette croix. Le vent, les pluies, le gel ont érodé sa pierre, le lichen la ronge, les crachats l'ont souillée. Mais elle demeure droite, les bras ouverts, le torse offert dans la plus nue des nudités. Son endurance est infinie. Et pourtant sa vulnérabilité est extrême. Elle résiste en silence, ne cède à aucune tentation."  
Sylvie Germain, Immensités, Gallimard, 1993, p. 164-165.

Pour la croix ci-dessus :
Louis Bernard, Les Croix monumentales du Forez, Saint-Étienne, Conseil général de la Loire, 1971, p. 50.

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