« Voilà
comme je vous lis, cher André Dhôtel : vos livres, vous les écrivez pour amener
l’homme à la hauteur de la femme, rude tâche en vérité. Vous tenez ensemble la
chair — le flux d’une histoire peuplée — et l’esprit — la délivrance de l’amour
par l’amour. Ensemble : ce mot est un clef d’or à votre trousseau de phrases. Les
hommes et les femmes apparaissent, dans la vie commune, si peu faits les uns
pour les autres que c’en est parfois comique, souvent désespérant. En vous
lisant je retrouve une communauté possible, une communauté intacte dessous la
communauté détruite. La vieille opposition du réel et du songe, cette
distinction amère avec laquelle on agace les dents des jeunes gens, elle est
chez vous révoquée : rien ne fait plus rêver que le réel pur. Et puis,
permettez-moi cette insolence, le miracle est que par endroits vous écrivez si
mal : dans chacun de vos livres j’ai trouvé une zone d’ennui, un marais où l’histoire
devenait brumeuse et où les phrases n’avançaient presque plus. J’ai bientôt
compris que ces pertes étaient indispensables à l’éclat du livre, qu’elles étaient
même une partie constituante de cet éclat, comme les broussailles font corps
avec la clairière qu’elles protègent. Il y a, certes, des écrivains qui ont un
plus beau toucher de phrase que vous, mais la plupart sont si encombrés d’eux-mêmes
que leur livre ne sait comment nous parvenir : cérémonieux, pesant, il s’effondre
avant de nous atteindre. Vous, vous avancez à pas léger. Vous ressemblez à votre
héroïne qui, je ne sais plus dans lequel
de vos récits, je les confonds tous, murmure, en tournant le dos à un ami trop
raisonneur : je ne songe jamais à ce qui se passera plus tard. »
Christian
Bobin, L'épuisement, Gallimard, 2015
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