mercredi 8 mai 2019

Proust dans "Au revoir et merci" de Jean d'Ormesson


L'histoire du conventionnel et du tableau de David plaisait beaucoup à mon père. Il y retrouvait, entre les histoires de chasse à courre dont mes oncles lui rebattaient les oreilles et les odeurs de foin qui lui faisaient mal comme à Proust, le goût délicieux de l'histoire.

Je ne savais pas encore, à cette époque-là, ce que m'ont appris plus tard Thomas Mann et Proust : tout ce que l'absence de vocation peut offrir de richesses.

Proust, pour qui je me suis pris, plus tard, d'une admiration sans limites, m'ennuyait à mourir. Albertine disparue, que j'avais trouvée dans un coin de la bibliothèque, m'était tombée des mains au profit de Dumas et peut-être de Paul d'Ivoi, et les phrases sublimes : "Longtemps, je mes suis couché de bonne heure..." et "Mademoiselle Albertine est partie ! Comme la douleur va plus loin en psychologie que la psychologie!..." n'avaient pas encore trouvé le chemin d'un cœur sec et borné.

J'avais beau me souvenir pour me consoler un peu, du mot de Proust qui voyait "le sel de la terre" dans la race des nerveux, je rougissais de mon insignifiance et de mes incapacités.

Quand je lisais un bon livre, mon envie balançait longtemps entre insatisfaction douloureuse et l'indifférence consolatrice. J'avais mal. C'était trop beau. Je fermais le livre. Je le rouvrais. Ah ! comme Mme Verdurin, dans Proust, qui cachait son visage dans ses mains quand la musique l'émouvait, je ne savais plus quoi faire, où me mettre, où me dissimuler. 

On m'avait rebattu les oreilles avec le miel de la littérature fait de la vie de chaque jour, et les paperolles de Proust, indéfiniment rajoutées comme les becquets-gigognes du génie, me fascinaient dans leur désordre d'où naissait une cathédrale.

J'allais jusqu'à envier Proust, enterré dans sa chambre, tous les violets fermés, entre son génie et ses fumigations.

J'avais longtemps rêvé à ces noms merveilleux pleins de promesses de bonheurs et de révélations : Malaga, Ibiza, Ponza, Taormina, Erice, Cortina d'Ampezzo, Ravello, Positano, Mykonos, Dubrovnik, Corfou, Épidaure ou Santorin. Comme le nom de Venise pour Proust,chacune de ces villes avait pour moi sa couleur, sa saveur, son charme propre, et quelque chose de mystérieux et d'indéfinissable où tous mes mythes se retrouvaient pêle-mêle : le départ, le soleil, l'amour et les promesses enfin tenues.
Une organisation d'étudiants, je crois, m'emmena à Rome pour la première fois. Proust m'étais tombé des mains à ma première lecture. Dans ma sottise incurable, je passai ainsi à dormir, écœuré par le tourisme et par l'archéologie, mes deux ou trois premiers séjours dans cette ville que j'allais tant aimer et dont l'épithète d'éternelle me faisait alors ricaner.

Il s'évertuait à me persuader, avec beaucoup de culture et de gentillesse, de le laisser m'initier. La légion thébaine, Alcibiade et Platon, Verlaine et Rimbaud, Vautrin et Rubempré, Charlus et Jupien, la liberté chez l'homme et l'absence d'une finalité dans la nature, tout y passait.

Je crois de tout mon cœur autant et plus à la vérité de la littérature qu'à celle de la réalité. Adolphe, Justine, Vautrin, Julien Sorel, Odette Swann et Aurélien et même la princesse de Clèves er Chimène sont plus vrais pour moi que Jules Siegfried, le père d'André, ou Waldeck-Rousseau.

Tout le monde se souvient de cette histoure célèbre de Balzac en train de mourir réclamant Brianchon à son chevet : c'était l'illustre et imaginaire médecin de La Comédie humaine. Et à la fin de Sodome et Gomorrhe, le baron de Charlus, héros de roman lui-même, mais plus réel que nous tous, raconte qu'un de ses amis avait fait cette réponse à qui lui demandait quel événement l'avait le plus affligé dans la vie : "La mort de Lucien de Rubempré dans Splendeurs et misère des courtisanes."

L'homme est un être double, triple, multiple. Il n'est même pas comme une statue dont on peut voir plusieurs profils. Chacun des spectateurs crée son propre profil. À la limite, il n'existe plus. Il est reconstruit chaque fois par ceux qui l'aiment, ceux qui en parlent, ceux qui le détestent, ceux qui le connaissent ou le méconnaissent. C'est ce qu'illustre si bien notre littérature d'aujourd'hui avec ses diptyques et ses triptyques, ses éclairages successifs, ses tentatives d'investissement, ses vains efforts pour cerner, sa poursuite pathétique d'une objectivité impossible. Vautrin, dans Balzac, est masqué et travesti. Il se déguise et disparaît pour reparaître à nouveau : il est déjà méconnaissable, mais enfin il est encore reconnaissable. C'est toujours un même personnage qui subsiste et se perpétue sous les traits de Jacques Collin, de Trompe-la-Mort, du trésorier des trois bagnes, du chef de la Sûreté, de William Barker, de M. de Saint-Estève, de Vautrin, de l'abbé Carlos Herrera. Les masques chez Proust appartiennent en revanche déjà à l'être même : les visages sont leur propre masque. Charlus et Saint-Loup et la fille de Vinteuil et Albertine elle-même, avec les nouveautés de son vocabulaire, apparaissent tout à coup sous les aspects les plus improbables. On hésite à les reconnaître tant leur transfiguration est prodigieuse : ce sont les Fregoli du temps qui passe et de la fascination sexuelle. Les années et la chair fraîche les transportent hors d'eux-mêmes : ils n'ont même plus à se déguiser. Ils luttent au contraire contre les mutations qui les transforment malgré eux.

Il me semble assez fou de croire que certains hommes sont supérieurs à d'autres, en savent plus long que d'autres, sont faits pour diriger les autres. Imaginer non seulement Alexandre ou Aristote, mais Pasteur ou Einstein, et peut-être même Chateaubriand et Proust (mais pour ceux-ci, quand même, ah ! j'hésite un peu) plus sages qu'un pâtre goitreux des Alpes qui ne connaît pas les règles du jeu, les consulter sur le sens de l'existence ou sur les fins dernières de l'homme, et sans doute sur n'importe quoi, sauf sur les quelques illuminations qui à juste titre ont fait leur grandeur, m'a toujours paru bouffon. Il y a de quoi se consoler ainsi des destins les moins glorieux : c'est ce que je fais. Puisqu'il faut en finir avec les mythologies, avec les grands destins, avec toutes les formes de la supériorité, autant accepter d'être heureux. Le bonheur est une résignation.

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