"Insensés qui ne savez pas ce que j'avais appris aux dépens de ma vie ; qu'il n'y a qu'une force au monde et qu'elle s'appelle le temps. Ah ! comme je l'avais vu frapper autour de moi, ce temps : les vieillards et les enfants, les pierres, les idées, les mœurs, les souvenirs et les dieux. Ce n'était pas assez dire que le temps régnait sur le monde : le monde était le temps. Il était le temps des délices et le temps des douleurs, le temps de la jeunesse qui ne s'occupe pas du temps et qui se figure qu'il ne passe pas, le temps de la pluie et du soleil, des orages, de l'eau si claire autour des îles de la Grèce, le temps des catastrophes et le temps des amours, le temps de la mémoire et le temps de l'oubli. Tout ce qui défilait sous les yeux des générations successives n'était rien d'autre que du temps. Il s'incarnait dans les musées, dans les églises, dans les cimetières, dans les maisons qui s'élevaient et qui se lézardaient, dans les voyages, dans l'argent qui circulait avant de s'accumuler et de circuler à nouveau, avant de fondre et de s'évanouir. Dans la santé qui décline, dans les nuages qui se déchirent ou s'amassent, dans la terre et les arbres, dans les sentiments, dans l'ambition, dans les œuvres d'art et dans la guerre, dans les passions et dans l'histoire."
Jean d'Ormesson, Au Plaisir de Dieu, Œuvres I, Bibliothèque de la Pléiade, p. 1033-1034.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire