mercredi 3 juillet 2013

Lesage et Gongora

Dans son roman Gil Blas de Santillane, Alain-René Lesage évoque le poète espagnol Luis de Gongora (1561-1627) par l’intermédiaire de Fabrice Nuñez1.
Fabrice Nuñez, ami de Gil Blas, a choisi comme précepteur l’incomparable don Luis de Gongora pour faire son apprentissage de poète. Il a si bien pris l’esprit de l’auteur des Solitudes qu’il compose des morceaux abstraits. Et de réciter à Gil Blas un sonnet de son cru, guère intelligible, en indiquant que c’est l’obscurité qui en fait tout le mérite !
« J’interrompis mon  novateur par un éclat de rire. Va ! Fabrice, lui dis-je, tu es un original avec ton langage précieux. Et toi, me répondit-il, tu n’es qu’une bête avec ton style naturel.2 »
Pour Gil Blas, le sonnet de son ami n’est qu’un pompeux galimatias.
Nul doute, c’est Lesage qui parle par l’entremise de Gil Blas, prosateur au style net, précis, concis, élégant, léger, enjoué, naturel 3.
Mais la langue de la prose n’est pas celle de la poésie.
En poésie, c’est le son, c’est le rythme, ce sont les rapprochements physiques des mots, leurs effets d’induction ou leurs influences mutuelles qui dominent, aux dépens de leur propriété de se concevoir en un sens défini et certain4.
Lesage était un romancier, un traducteur adaptateur de romans espagnols, un auteur de comédies (Turcaret, Crispin rival de son maître) et de pièces pour le théâtre de la Foire. En aucune façon, il ne pouvait apprécier la poésie de Gongora5.
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1. Alain-René Lesage, Gil Blas de Santillane, Gallimard, collection Folio, 2006, p. 584-587.
2. Gil Blas, p. 587.
3. Etiemble, Préface à Gil Blas de Santillane, o. c., p. 22.
4. Paul Valéry, "Au sujet du Cimetière marin", dans Variété.
5. Pierre Darmangeat, "Lire Gongora", dans Gongora, Les Solitudes et autres poèmes, Paris, Seghers, 1982, p. 7-29.

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