Dans son roman Gil Blas de Santillane, Alain-René
Lesage évoque le poète espagnol Luis de Gongora (1561-1627) par l’intermédiaire
de Fabrice Nuñez1.
Fabrice Nuñez, ami de Gil Blas, a
choisi comme précepteur l’incomparable don Luis de Gongora pour faire son
apprentissage de poète. Il a si bien pris l’esprit de l’auteur des Solitudes qu’il compose des morceaux
abstraits. Et de réciter à Gil Blas un sonnet de son cru, guère intelligible, en indiquant que
c’est l’obscurité qui en fait tout le mérite !
« J’interrompis mon novateur par un éclat de rire. Va !
Fabrice, lui dis-je, tu es un original avec ton langage précieux. Et toi, me
répondit-il, tu n’es qu’une bête avec ton style naturel.2 »
Pour Gil Blas, le sonnet de son
ami n’est qu’un pompeux galimatias.
Nul doute, c’est Lesage qui parle
par l’entremise de Gil Blas, prosateur au style net, précis, concis, élégant,
léger, enjoué, naturel 3.
Mais la langue de la prose n’est
pas celle de la poésie.
En poésie, c’est le son, c’est le
rythme, ce sont les rapprochements physiques des mots, leurs effets d’induction
ou leurs influences mutuelles qui dominent, aux dépens de leur propriété de se
concevoir en un sens défini et certain4.
Lesage était un romancier, un
traducteur adaptateur de romans espagnols, un auteur de comédies (Turcaret, Crispin rival de son maître) et de pièces pour le théâtre de la Foire. En aucune façon, il ne pouvait apprécier la poésie de Gongora5.
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1. Alain-René Lesage, Gil Blas de Santillane, Gallimard,
collection Folio, 2006, p. 584-587.
2. Gil Blas, p. 587.
3. Etiemble, Préface à Gil Blas de Santillane, o. c., p. 22.
4. Paul Valéry, "Au sujet du Cimetière marin", dans Variété.
5. Pierre Darmangeat, "Lire
Gongora", dans Gongora, Les
Solitudes et autres poèmes, Paris, Seghers, 1982, p. 7-29.
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