mardi 21 avril 2020

Odette et les chrysanthèmes dans la RTP de Marcel Proust


Hokusai, Chrysanthème et abeille
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Le chrysanthème, emblème d'Odette 
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"Ainsi revenait-elle dans la voiture dans la voiture de Swann ; un soir, comme elle venait d'en descendre et qu'il lui disait à demain, elle cueillit précipitamment dans le petit jardin qui précédait la maison un dernier chrysanthème et le lui donna avant qu'il fût parti. Il le tint serré contre sa bouche pendant le retour, et quand au bout de quelques jours la fleur fut fanée, il l'enferma précieusement dans son secrétaire."
Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Le livre de Poche Classique, 1992, p. 267.

"Ils étaient précédés [le salon et le petit salon d'Odette] d'un étroit vestibule dont le mur quadrillé d'un treillage de jardin, mais doré, était bordé dans toute sa longueur d'une caisse rectangulaire où fleurissaient comme dans une serre une rangée de gros chrysanthèmes encore rares à cette époque, mais bien éloignés cependant de ceux que les horticulteurs réussirent plus tard à obtenir. Swann était agacé par la mode qui depuis l'année dernière se portait sur eux, mais il avait eu plaisir, cette fois, à voir la pénombre de la pièce zébrée de rose, d'orangé et de blanc par les rayons odorants de ces astres éphémères qui s'allument dans les jours gris."
Ibid, p. 268.

"Elle trouvait à tous ses bibelots chinois des formes "amusantes", et aussi aux orchidées, aux catleyas surtout, qui étaient, avec les chrysanthèmes, ses fleurs préférées, parce qu'ils avaient le grand mérite de ne pas ressembler à des fleurs."
Ibid., p. 269.

"À cause de la solidarité qu'ont entre elles les différentes parties d'un souvenir et que notre mémoire maintient équilibrées dans un assemblage où il ne nous est pas permis de rien distraire, ni refuser, j'aurai voulu pouvoir aller finir la journée chez une de ces femmes, devant une tasse de thé, dans un appartement aux murs peints de couleurs sombres, comme était encore celui de Mme Swann et où luiraient les feux orangés, la rouge combustion, la flamme rose et blanche des chrysanthèmes dans le crépuscule de novembre pendant des instants pareils à ceux où je n'avais pas su découvrir les plaisirs que je désirais."
Ibid, p. 475.

"Odette avait maintenant,dans son salon, au commencement de l'hiver, des chrysanthèmes énormes et d'une variété de couleurs comme Swann jadis n'eût pu en voir chez elle. Mon admiration pour eux - quand j'allais faire à Mme Swann une de ces tristes visites où, de par mon chagrin, j'avais retrouvé en elle toute sa mystérieuse poésie de mère de cette Gilberte à qui elle dirait le lendemain : "Ton ami m'a fait une visite" - venait sans doute de ce que, rose pâle comme la soie Louis XV de ses fauteuils, blanc de neige comme sa robe de chambre en crêpe de Chine, ou d'un rouge métallique comme son samovar, ils superposaient à celle du salon une décoration supplémentaire, d'un coloris aussi riche, aussi raffiné, mais vivante et qui ne durait que quelques jours. Mais j'étais touché par ce que ces chrysanthèmes avaient moins d'éphémère que de relativement durable par rapport à ces tons, aussi roses ou aussi cuivrés, que le soleil couché exalte si somptueusement dans la brume des fins d'après-midi de novembre et qu'après les avoir aperçus avant que j'entrasse chez Mme Swann, s'éteignant dans le ciel, je retrouvais prolongés, transposés dans la palette enflammée des fleurs. Comme des feux arrachés par un grand coloriste à l'instabilité de l'atmosphère et du soleil, afin qu'ils vinssent orner une demeure humaine, ils m'invitaient, ces chrysanthèmes, et malgré toute ma tristesse à goûter avidement pendant cette heure du thé les plaisirs si courts de novembre dont ils faisaient flamboyer près de moi la splendeur intime et mystérieuse."
Marcel Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Le Livre de Poche Classique 1992, p. 215-216.

"Et moi aussi, il fallait que je rentrasse [le narrateur prend le thé chez Mme Swann], avant d'avoir goûté à ces plaisirs de l'hiver, desquels les chrysanthèmes m'avaient semblé être l'enveloppe éclatante."
Ibid, p. 228.
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Pour l'estampe japonaise du chrysanthème :
Matthi Forrer, Hokusai, Prints and Drawings, Munich, Prestel-Verlag, 1991, n° 58 : Chrysanthemum and Bee, woodblock, ŏban, 263 x 389 mm, The Art Institute of Chicago.

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