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mercredi 11 février 2026

vantardise et style du cardinal de Retz

 "Tout le monde me suivit, et j'en eus besoin, car je trouvai cette fourmilière de fripiers toute en armes. Je les flattai, je les caressai, je les injuriai, je les menaçai : enfin je les persuadai. Ils quittèrent les armes, ce qui fut le salut de Paris [!], parce que, si ils les eussent eues encore à la main, à l'entrée de la nuit, qui s'approchait, la ville eût été infailliblement pillée.
Je n'ai guère eu en ma vie de satisfaction plus sensible que celle-là ; et elle fut si grande, que je ne fis pas seulement de réflexion sur l'effet que le service que je venais de rendre devait produire au Palais-Royal."
Mémoires du cardinal de Retz , Bibliothèque des Pléiades, 1956, p. 91.

"À l'en croire, il aurait sauvé non seulement le régiment des gardes, mais tout Paris, en marchant, par une manœuvre de diversion, dans la direction des Halles. Il se flatte assurément. Le peuple ne déposa pas les armes et, si la ville échappa au pillage, c'est parce qu'il construisit des barricades."
Simone  Bertière, La vie du cardinal de Retz, Paris, Éditions de Fallois, 1990, p. 158.

lundi 9 février 2026

les amours tumultueuses de Paul de Gondi et de Madame de Guémené

"Les affaires publiques ne m'occupaient pas si fort, que je ne fusse obligé de vaquer à des particulières, qui me donnèrent bien de la peine. Mme de Guémené [Anne de Rohan, princesse de Guémené], qui s'en était allée d'effroi, comme je crois vous avoir déjà dit, dès les premiers jours du siège de Paris, revint de colère à la première nouvelle qu'elle eut de mes visites à l'hôtel de Chevreuse [pour les beaux yeux de Charlotte-Marie de Lorraine, demoiselle de Chevreuse ; il entretint avec elle pendant trois ans des relations presque conjugales]. Je fus assez fou pour la prendre à la gorge sur ce qu'elle m'avait lâchement abandonné ; elle fut asse folle pour me jeter un chandelier à la tête sur ce que je ne lui avais pas gardé fidélité à l'égard de Mlle de Chevreuse."
- Mémoires du Cardinal de Retz, Bibliothèque de La Pléiade, 1956, p. 304.
- Simone Bertière, La Vie du cardinal de Retz, Paris, Éditions de Fallois, 1990, p. 101-102.

jeudi 22 janvier 2026

attentat contre Retz, coincé entre les deux battants d'une porte

"Comme je sortais de la Grande Chambre, je rencontrai, dans le parquet des huissiers, M. de la Rochefoucauld, qui rentrait. Je n'y fis point de réflexion, et j'allai dans la salle pour prier mes amis de se retirer. Je revins après le leur avoir dit ; et comme je mis le pied sur la porte du parquet, j'entendis une fort grande rumeur, dans la salle, des gens qui criaient : « Aux armes ! » Je me voulus retourner pour voir ce que c'était ; mais je n'en eus pas le temps, parce que je me sentis le cou pris entre les deux battants de la porte, que M. le la Rochefoucauld avait fermée sur moi, en criant à MM. de Coligni et de Ricousse de me tuer. Le premier se contenta de ne pas le croire ; le second lui dit qu'il n'en avait point d'ordre de Monsieur le Prince [Condé]. Montrésor, qui était dans le parquet des huissiers, avec un garçon de Paris appelé Noblet, qui m'était affectionné, soutenait un peu un des battants, qui ne laissait pas de me presser extrêmement. M. de Champlâtreux, qui était accouru au bruit qui se faisait dans la salle, me voyant en cette extrémité, poussa avec vigueur M. de la Rochefoucauld : il lui dit que c'était une honte et une horreur qu'un assassinat de cette nature ; il ouvrit la porte et il me fit entrer. [...] 
Deux ou trois criailleurs de la lie du peuple, du parti de M. le Prince, qui n'étaient arrivés dans la salle que comme j'en ressortais, s'avisèrent de crier, en me voyant de loin : « Au Mazarin ! » Beaucoup de gens du même parti, et Chavagnac entre autres, m'ayant fait civilité lorsque je passai, et m'ayant témoigné joie de l'adoucissement qui commençait à paraître, deux gardes de Monsieur le Prince, qui étaient aussi fort éloignés, mirent l'épée à la main. Ceux qui étaient les plus proches de ces deux premiers crièrent « Aux armes ! » Chacun les prit. Mes amis mirent l'épée et le poignard à la main ; et, par une merveille qui n'a peut-être jamais eu d'exemple, ces épées, ces poignards et ces pistolets demeurèrent un moment sans action ; et, dans ce moment, Crenan, qui commandait la compagnie de gendarmes de M. le prince de Conti, mais qui était aussi de mes anciens amis, et qui se trouva, par bonheur, en présence avec Laigue, avec lequel il avait logé dix ans durant, lui dit : « Que faisons-nous ? nous allons faire égorger Monsieur le Prince et Monsieur le Coadjuteur. Schelme [coquin, en allemand] qui ne remettra l'épée dans le fourreau ! » Cette parole, proférée par un des hommes du monde dont la réputation pour la valeur était la plus établie, fit que toute le monde, sans exception, suivit son exemple."
Mémoires du Cardinal de Retz, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, p. 553-554.

lundi 12 janvier 2026

la victoire de Rethel remportée le 15 décembre 1650, racontée par Gondi

 "Le 18 [décembre 1650],  la nouvelle arriva que M. le maréchal du Plessis [commandant les troupes royales] avait gagné une grande bataille contre M. de Turenne ; que le dernier qui venait au secours de Rethel et qui l'avait déjà rendu au maréchal du Plessis par Liponti, qui y commandait la garnison espagnole, s'étant voulu retirer, avait été forcé de combattre dans la plaine de Sompuis ; qu'il s'était sauvé à toute peine, lui cinquième, , après y avoir fait des merveilles ; qu'il y avait perdu plus de deux mille hommes tués sur la place, du nombre desquels était un des frères de l'électeur Palatin, et six colonels ; et près de quatre mille prisonniers, entre lesquels étaient dom Stevan de Gamarre, la seconde personne de l'armée ; Boutteville, qui est aujourd'hui M. de Luxembourg, le comte de Bossut, le comte de Quintin, Haucour, Serisi, le chevalier de Jairzé et tous les colonels. L'on ajoutait que l'on avait pris vingt drapeaux et quatre-vingt-quatre étendards . Vous ne doutez pas de la consternation du parti des Princes [parti anti Mazarin], mais vous ne pouvez pas figurer. Je n'eus toute la nuit chez moi que des pleureux et des désespérés ; je trouvai Monsieur atterré."
Mémoires du Cardinal de Retz, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, p. 417.

"Après un bref séjour de deux semaines à Paris, Mazarin part pour l'armée le 1er décembre [1650]... Il emporte avec lui de l'argent, destiné à la solde des troupes [royales], et des justaucorps pour garantir les soldats du froid... Le 9 décembre, le maréchal Du Plessis-Praslin met le siège devant Rethel. Le 14, le gouverneur de la place, Giovanni Degli Ponti, officier italien ayant le grade de maréchal de camp dans l'armée espagnole, capitule malgré l'approche de Turenne qui vient le secourir. L'or de Mazarin n'aurait pas été étranger à sa reddition. 
La ville une fois conquise, le conseil de guerre s'assemble et le ministre, approuvé par le maréchal et ses officiers, décide de livrer bataille à l'ennemi qui n'est plus très éloigné. Une force de 7 000 fantassins et de 5 000 cavaliers, munie seulement de deux canons s'ébranle à la rencontre de Turenne. Celui-ci dispose de 4 000 fantassins et de 8 000 cavaliers ; son armée se compose de ses propres régiments [trois régiments d'infanterie française (dont le sien, Turenne-infanterie) et de cinq régiments de cavalerie allemande], de troupes espagnoles sous le commandement de don Esteban de Gamarre, de troupes lorraines et de partisans des princes. 
L'affrontement se déroule le 15 décembre, au sud-ouest de Vouziers, entre les villages de Sommepy (Marne) et de Semide (Ardennes) [...] Le maréchal Du Plessis remporte une victoire éclatante sur Turenne qui, son cheval blessé, manque d'être pris. L'armée royale s'empare de vingt drapeaux et de 84 étendards. Don Esteban de Gamarre, Bouteville et ceux des colonels qui n'ont pas été tués sont faits prisonniers. Parmi les morts de la journée figurent le prince Philippe de Bavière, âgé de 23 ans, beau-frère de la frondeuse Anne de Gonzague [la Palatine], tombé à la tête de son régiment et, chez les royaux, le comte Du Plessis, fils aîné du maréchal."
Michel Pernot, La Fronde, Paris, Éditions de Fallois, 1994, p. 189-190. 

dimanche 11 janvier 2026

les bagatelles du pape Alexandre VII moquées par le cardinal de Retz

"Il [le pape Alexandre VII] était continuellement appliqué à des bagatelles. Il osa proposer un prix public pour celui qui trouverait un mot latin pour exprimer chaise roulante, et il passa une fois sept ou huit jours à chercher pour savoir si mosca [mouche] venait de musca, ou si musca venait de mosca. M. le cardinal Imperiali m'ayant dit le détail de ce qui s'était passé en deux ou trois académies, qui s'étaient tenues sur ce digne sujet, je crus qu'il exagérait pour se divertir ; mais je perdis cette pensée dès le lendemain ; car le Pape nous ayant envoyer querir, M. le cardinal Rapaccioli et moi, et nous ayant commandé de monter avec lui dans son carrosse, il nous tint, trois heures entières que la promenade dura, sur les minuties les plus fades que la critique la plus basse d'un petit collège eût pu produire ; et Rapaccioli, qui était un fort bel esprit, me dit, quand nous fûmes sortis de sa chambre, où nous le reconduisîmes, qu'aussitôt qu'il serait arrivé chez lui, il distillerait le discours du Pape pour voir ce qu'il pourrait tirer de bon sens d'une conversation de trois heures, dans laquelle il avait toujours parlé tout seul."
Mémoires du Cardinal de Retz, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, p. 859.

Bagatelle est un substantif souvent employé par le cardinal de Retz. Quelques substantifs : accommodement, ambiguïté, badauderie, brocard, chaleur (effervescence dans un groupe social), coloris, connestablerie, décréditement, émotion, escopetterie, expédient, faction, filou, frottade, galimatias, girouette, intrigue, libelle, maxime, murmure, pantalonnade, passe-merveilles, picoterie, rechignement, remède, tumulte, etc.

J'ai relevé les expressions : qui [le maréchal de la Ferté-Imbault] était une manière de girasol, elle m'en ferait toucher au doigt et à l'œil, les ressorts étaient sous le théâtre, donner de bonnes bottes au Sicilien [Mazarin], je les crus fous à lier et à mener aux Petites-Maisons, rompre en visière, contrepeser la nécessité, le dessous des cartes, la cédule du sabbat, je l'ai observé mille fois, je sais de science certaine, donner dans le panneau, le je ne sais quoi, il n'y a de remède qu'à planer, nous sommes dans le même vaisseau : il faut périr ou se sauver ensemble, je jouai le droit du jeu, enivré de la fumée des vendanges,  tout ce qui s'écrit sur la foi d'autrui est incertain, fourmilière de prétentions, nuée de prétentions, poudre d'alchimie, un homme hors d'œuvre,  honnêtement folle, battre l'eau pour leur donner lieu de refroidir leur imagination [battre l'eau quand les grenouilles coassent la nuit], pour peu que l'on touchât cette corde, capitan de comédie, ces gens de néant en tout sens, quitte à si bon marché, animer son fantôme, il n'y a ni rime ni raison avec tous ces gens, cimenter cet ouvrage, la fleur de la gloire, faire des monstres, jouer à quitte ou double, méchante finesse, fantastique faction, pas de clerc, plus laide qu'un démon, il n'était bon qu'à peindre, tenir mon coin, l'homme le plus singe en tout sens, brelandier et concubinaire public, la patience chrétienne, etc.

Les verbes adoucir, amuser, assaisonner, balancer, branler, chatouiller, clabauder, coloriser, courre fortune, courre la lance, disposer à sa mode, dorer la pilule, s'escarmoucher, gourmer, haranguer, incidenter, mitonner, penser creux, siffler, traitailler, etc.

Très nombreuses sont les maximes et réflexions :


-
Louis-Adolphe Regnier, Lexique de la langue du cardinal de Retz, Paris, Hachette, 1896. L'écriture est celle du XVIIe siècle.

vendredi 9 janvier 2026

les audaces des libertins dénoncées par le cardinal de Retz


"La société de MM. de Brissac, de Vitri, de Matha, de Fontrailles, qui étaient demeurés en union avec nous, n'était pas, dans ces temps-là, un bénéfice sans charge. Ils étaient cruellement débauchés, et la licence publique leur donnant encore plus de liberté, ils s'emportaient tous les jours dans des excès qui allaient jusques au scandale. Ils revenaient un jour d'un dîner qu'ils avaient fait chez Coulon [conseiller au Parlement de Paris] ; ils virent venir un convoi, et ils le chargèrent l'épée à la main, en criant au crucifix : « Voilà l'ennemi ! » Une autre fois, ils maltraitèrent en pleine rue, un valet de pied du Roi, en marquant même fort peu de respect pour les livrées. Les chansons de table n'épargnaient pas toujours le bon Dieu : je ne vous puis exprimer la peine que toutes ces folies me donnèrent. Le Premier Président les savait très bien relever ; le peuple ne les trouvait nullement bonnes ; les ecclésiastiques s'en scandalisaient au dernier point. Je ne les pouvais couvrir, je ne les osais excuser, et elles retombaient nécessairement sur la Fronde."
- Mémoires du Cardinal de Retz, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, p. 286.
- Suzanne Julliard, Anthologie de la prose française, Paris, Éditions de Fallois, 2015, p. 394. 

jeudi 8 janvier 2026

la première haine de La Rochefoucauld pour le cardinal de Retz

"Noirmoutier, qui avait été fait la veille lieutenant général, sortit avec cinq cents chevaux de Paris pour pousser des escarmoucheurs des troupes que nous appelions du Mazarin, qui venaient de faire le coup de pistolet dans les faubourgs. Comme il revint descendre à l'Hôtel de Ville, il entra avec Matha, Laigue et la Boulaie, encore tous cuirassés, dans la chambre de Mme de Longueville, qui était toute pleine de dames. Ce mélange d'écharpes bleues, de dames, de cuirasses, de violons, qui étaient dans la salle, des trompettes qui étaient dans la place, donnait un spectacle qui se voit plus souvent dans les romans qu'ailleurs. Noirmoutier, qui était grand amateur de l'Astrée [d'Honoré d'Urfé], me dit : « Je m'imagine que nous sommes assiégés dans Marcilli. — Vous avez raison, lui répondis-je : Madame de Longueville est aussi belle que Galatée ; mais Marcillac (M. de la Rochefoucauld le père n'était pas encore mort) n'est pas si honnête homme que Lindamor. » Je m'aperçus, en me retournant, que le petit Courtin, qui était dans une croisée, pouvait m'avoir entendu : c'est ce que je n'ai jamais su au vrai ; mais je n'ai pu aussi jamais deviner d'autre cause de la première haine que M. de la Rochefoucauld a eue pour moi."
Mémoires du Cardinal de Retz, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, p. 151-152.
Michel Pernot, La Fronde, Paris, Éditions de Fallois, 1994, p. 118-119. La scène se passe le le 11 janvier 1649.

Dans le roman de l'Astrée d'Honoré d'Urfé, Marcilly est la capitale du Forez, actuellement Marcilly-le-Châtel, Loire. 


Amasis reçoit les vainqueurs de Polémas dans la grande salle du château. Lindamor, un genou à terre, lui indique la tête de Polémas que tient son écuyer. Les nymphes d’Amasis et une cour nombreuse acclament les héros. 
Gravure de Jacques Rigaud (1680-1754)

"Polémas, contrarié une nouvelle fois dans son dessein d'épouser Galathée, mais aussi jaloux du crédit d'Adamas auprès de la reine Amasis, a décidé d'envahir le Forez avec une puissante armée dont les rangs ont été grossis par les troupes des rois voisins [...] Commence alors le siège de Marcilly, capitale du Forez, dont la résistance inattendue provoque la colère de Polémas. [...] Dans la suite et conclusion de Baro [secrétaire d'Honoré d'Urfé] formant le cinquième volume, le siège de Marcilly s'achève avec un combat singulier au terme duquel Polémas est tué par le chevalier Lindamor."
Honoré d'Urfé, L'Astrée, première partie, Paris, Champion Classiques, Honoré Champion, 2011, p. 26. Le neuvième livre de la première partie raconte l'Histoire de Galathée et Lindamor.

mercredi 7 janvier 2026

Paul de Gondi va monter sur le théâtre

"Il me semble que je n'ai été jusques ici que dans le parterre, ou tout au plus dans l'orchestre, à jouer et à badiner avec les violons ; je vas [sic] monter sur le théâtre, où vous verrez des scènes, non pas dignes de vous, mais un peu moins indignes de votre attention."
Mémoires du Cardinal de Retz, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, p. 43.

"................................. All the world's a stage,
And all the men and women merely players : 
They have their exits and their entrances."
Shakespeare, As You Like It, acte 2, scène 7.

mardi 6 janvier 2026

préséance entre le duc Charles IV de Lorraine et le cardinal de Retz


Charles IV (1604 - 1675), duc de Lorraine (1625-1675)
© Galerie des Offices, Florence
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"Je gardai beaucoup plus de mesures à l'égard de M. de Lorraine [Charles IV], quoiqu'il fût frère de Madame [Marguerite de Lorraine, duchesse d'Orléans], à laquelle j'étais très particulièrement attaché. Je me contentai de lui envoyer un gentilhomme et de l'assurer de mes services. Monsieur [Charles IV] souhaita que je le visse : en quoi il se trouva de la difficulté, parce que les ducs de Lorraine prétendent la main chez les cardinaux. Nous nous trouvâmes chez Madame, et, après dans la galerie, chez Monsieur [Gaston d'Orléans], où il n'y a point de rang, et où, de plus, quand il y en aurait eu, il ne se serait point trouvé d'embarras parce qu'il ne me disputait pas le pas en lieu tiers. Cette conférence ne se passa qu'en civilités et qu'en railleries, dans lesquelles il était inépuisable. Il lui vint, deux ou trois ... [jours] après, dans l'esprit une nouvelle envie de m'entretenir. Madame me commanda de le voir au noviciat des Jésuites. Je lui dis d'abord que j'étais très fâché que le cérémonial romain ne m'eût pas permis de lui rendre mes devoirs chez lui, comme je l'aurais souhaité ; et il me paya sur-le-champ en même monnaie, en me répondant qu'il était au désespoir que le cérémonial de l'Empire l'eût empêché de se rendre chez moi, ce qu'il eût souhaité. Il me demanda ensuite, sans aucun préalable, si son nez me paraissait propre à recevoir des chiquenaudes. Il pesta tout d'une suite contre l'Archiduc [Léopold-Guillaume, fils de l'empereur Ferdinand II, gouverneur des Pays-Bas], contre Monsieur et contre Madame, qui lui en faisaient recevoir douze ou quinze par jour, en l'obligeant de venir au secours de Monsieur le Prince [Louis II de Condé], qui lui détenait ses biens [en 1632,  Charles IV avait été obligé de céder Stenay, Dun, Jametz et de vendre au roi de France le Clermontois qu'il donna à Louis II de Condé]. Il entra de là dans un détail de propositions et d'ouvertures, auxquelles je vous proteste que je n'entendis rien. Je crus que je ne pouvais mieux lui répondre que par des discours auxquels je vous assure qu'il n'entendit pas grand'chose. Il s'en est ressouvenu toute sa vie ; et lorsqu'il revint en Lorraine [en 1663], le premier compliment qu'il me fit faire par M. l'abbé de Saint-Mihiel, fut qu'il ne doutait pas que nous entendrions dorénavant l'un l'autre bien mieux que nous nous étions entendus à Paris au Noviciat."
- Mémoires du Cardinal de Retz, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, p. 679.
- Charles IV, dans Histoire de Lorraine, Nancy, Éditions Berger-Levrault, 1939, p. 380-398.
- Charles IV dans Georges Poull, Les Ducs de Lorraine de la Maison d'Anjou, p. 49-54.

dimanche 4 janvier 2026

une longue anaphore dans les Mémoires du cardinal de Retz

"Il n'était plus l'heure de se coucher quand j'eus déchiffré cette lettre ; mais quand même j'eusse été dans le lit, je n'y eusse pas assurément reposé, dans la cruelle agitation qu'elle me donna, et cette agitation aigrie par toutes les circonstances qui la pouvaient envenimer. Je voyais le Parlement plus éloigné que jamais de s'engager dans la guerre, à cause de la désertion de l'armée de M. de Turenne ; je voyais les députés à Ruel beaucoup plus hardis que la première fois, par le succès de leur prévarication. Je voyais le peuple de Paris aussi disposé à faire entrée à l'Archiduc qu'il l'eût pu être à recevoir M. le duc d'Orléans. Je voyais que ce prince, avec son chapelet qu'il avait toujours à la main, et que Fuensaldagne, avec son argent, y auraient en huit jours plus de pouvoir que tout ce que nous étions. Je voyais que le dernier, qui était un des plus habiles hommes du monde, avait tellement mis la main sur Noirmoutier et sur Laigue, qu'il les avait comme enchantés. Je voyais que M. de Bouillon, qui venait de perdre la considération de l'armée d'Allemagne, retombait dans ses premières propositions de porter toutes les choses à l'extrémité. Je voyais que la cour, qui se croyait assurée du Parlement, y précipitait nos généraux, par le mépris qu'elle recommençait d'en faire depuis les deux dernières délibérations du Palais. Je voyais que toutes ces dispositions nous conduisaient naturellement et infailliblement à une sédition populaire qui étranglerait le Parlement, qui mettrait les Espagnols dans le Louvre, qui renverserait peut-être et même apparemment l'État ; et je voyais, sur le tout, que le crédit que j'avais dans le peuple, et par moi et par M. de Beaufort, et les noms de Noirmoutier et de Laigue, qui avaient mon caractère, me donneraient, sans que je m'en pusse défendre, le triste et funeste honneur de ces fameux exploits, dans lesquels le premier soin du comte de Fuensaldagne serait de m'anéantir moi-même."
Mémoires du Cardinal de Retz, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, p. 257-258.

vendredi 2 janvier 2026

ravitailler Paris assiégé, en février1649, pendant la Fronde

"[Le 19 février 1649] Noirmoutier sortit [de Paris] avec deux mille chevaux pour amener à Paris un convoi de cinq cents charrettes de farines, qui était à Brie-Comte-Robert, où nous avions garnison. Comme il eut avis que le comte, depuis maréchal de Grancei, venait du côté de Lagni pour s'y opposer, il détacha M. de la Rochefoucauld [l'auteur des Maximes] avec sept escadrons, pour occuper un défilé par où les ennemis étaient obligés de passer. M. de la Rochefoucauld, qui avait plus de cœur que d'expérience, s'emporta de chaleur : il n'en demeura pas à son ordre, il sortit de son poste, qui lui était très avantageux, et il chargea les ennemis avec beaucoup de vigueur. Comme il avait affaire à de vieilles troupes et qu'il n'en avait que de nouvelles, il fut bientôt renversé. Il y fut blessé d'un fort grand coup de pistolet dans la gorge. Il y perdit Rosan, frère de Duras ; le marquis de Silleri, son beau-frère, y fut pris prisonnier ; Rachecour, premier capitaine de mon régiment de cavalerie, y fut fort blessé ; et le convoi était infailliblement perdu, si Noirmoutier ne fût arrivé avec le reste des troupes. Il fit filer les charrettes du côté de Villeneuve-Saint-Georges ; il marcha avec ses troupes en bon ordre par le grand chemin du côté de Grois-Bois, à la vue de Gracei, qui ne crut pas devoir hasarder de passer le pont Iblon devant lui. Il rejoignit son convoi dans la plaine de Creteil, et il l'amena, sans avoir perdu une charrette, à Paris, où il ne rentra qu'à onze du soir."
 "Le même jour, 24 de février [1649], nous eûmes avis que Monsieur le Prince [Condé] avait fait dessein de jeter dans la rivière toutes les farines de Gonesse et des environs, parce que les paysans en apportaient en fort grande quantité, à dos, dans la ville. Nous le prévînmes. L'on sortit avec toutes les troupes, entre neuf et dix du soir. L'on passa toute la nuit en bataille devant Saint-Denis, pour empêcher le maréchal du Plessis, qui était avec huit cents chevaux, composés de la gendarmerie, d'incommoder notre convoi. L'on prit tout ce qu'il y avait de chariots, de charrettes et de chevaux dans Paris. Le maréchal de La Mothe se détacha avec mille chevaux ; il enleva tout ce qu'il trouva à Gonesse et dans le pays, et il rentra dans la ville sans avoir perdu un seul homme, ni un seul cheval. Les gendarmes de la Reine donnèrent sur la queue du convoi ; mais ils furent repoussés par Saint-Germain d'Achon ,jusqu'à la barrière de Saint-Denis."
"[Le 26 février 1649] Noirmoutier sortit de Paris avec quinze cents chevaux, y amena ce jour-là , de Dammartin [Dammartin-en-Goële] et des environs, une quantité immense de grain et de farines. Monsieur le Prince ne pouvait être partout : il n'avait pas assez de cavalerie pour occuper toute la campagne, et toute la campagne favorisait Paris. L'on y apporta, dans ces deux derniers jours, plus de blé qu'il n'en fallut pour le maintenir six semaines. La police y manquait, par la friponnerie des boulangers et par le peu de soin des officiers."
Mémoires du Cardinal de Retz, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, p. 182, 194 et 196.
Michel Pernot, La Fronde, Paris, Éditions de Fallois, 1994, p. 119-123. 

samedi 27 décembre 2025

l'étymologie du nom la Fronde selon Paul de Gondi


Jacob Ferdinand Voet (Anvers, 1639 - Paris, 1689), Cardinal de Retz
© National Gallery, Londres

[La Fronde a commencé en 1648]
"Ce mot me remet dans la mémoire ce que je crois avoir oublié de vous expliquer dans le premier volume de cet ouvrage. C'est son étymologie, qui n'est pas de grande importance, mais qui ne se doit pas toutefois omettre dans un récit où il n'est pas possible qu'elle ne soit nommée plusieurs fois. Quand le Parlement commença à s'assembler pour les affaires publiques, M. le duc d'Orléans et Monsieur le Prince [Louis II de Bourbon, prince de Condé] y vinrent assez souvent et y adoucirent même quelquefois les esprits. Ce calme n'y était que par intervalles. La chaleur revenait au bout de deux jours,  et l'on s'assemblait avec la même ardeur que le premier moment. Bachaumont [conseiller] s'avisa de dire un jour, en badinant, que le Parlement faisait comme les écoliers qui frondent dans les fossés de Paris, qui se séparent dès qu'ils voient le lieutenant civil et qui se rassemblent dès qu'il ne paraît plus. Cette comparaison, qui fut trouvée assez plaisante, fut célébrée par les chansons, et elle refleurit particulièrement lorsque, la paix étant faite entre le Roi et le Parlement, l'on trouva lieu de l'appliquer à la faction particulière de ceux qui ne s'étaient pas accommodés avec la cour."
Mémoires du Cardinal de Retz, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, p. 286-287.   

Il peut sembler curieux de voir un vaste mouvement de contestation prendre le nom d'un jeu d'adolescent. Les mémorialistes rapportent, chacun à sa façon les circonstances de ce baptême.
Le plus explicite est sans doute le marquis de Montglat qui écrit : « Il y avait en ce temps-là, dans les fossés de la ville, une grande troupe de jeunes gens volontaires qui se battaient à coups de pierres avec des frondes, dont il en demeurait quelquefois de blessés et de morts. Le Parlement donna un arrêt pour leur défendre cet exercice ; et un jour qu'on opinait dans la Grand-chambre, un président parlant selon le désir de la Cour, son fils, qui était conseiller des Enquêtes, dit : « Quand ce sera à mon tour, je fronderai bien l'opinion de mon père. » Ce terme fit rire ceux qui étaient auprès de lui, et depuis on nomma ceux qui étaient contre la Cour frondeurs ». 
Michel Pernot, La Fronde, Paris, Éditions de Fallois, 1994, p. 7-8.  

vendredi 19 décembre 2025

le hausse-cou "Saint Jacques-Clément" dans les Mémoires du cardinal de Retz


Hausse-col, époque Louis XIII, Musée des Beaux-Arts de Lyon

"Le mouvement fut comme un incendie subit et violent, qui se prit du Pont-Neuf à toute la ville [Paris]. Tout le monde, sans exception, prit les armes. L'on voyait les enfants de cinq et six ans avec les poignards à la main ; on voyait les mères qui les leur apportaient elles-mêmes. Il y eut dans Paris plus de douze cents barricades en moins de deux heures, bordées de drapeaux et de toutes les armes que la Ligue avait laissées entières. Comme je fus obligé de sortir un moment, pour apaiser un tumulte qui était arrivé, par le malentendu de deux officiers du quartier, dans la rue Neuve-Notre-Dame, je vis entre autres une lance, traînée plutôt que portée par un petit garçon de huit ou dix ans, qui était assurément de l'ancienne guerre des Anglais. Mais j'y vis encore quelque chose de plus curieux : M. de Brissac me fit remarquer un hausse-cou, de vermeil doré, sur lequel la figure du jacobin qui tua Henri III était gravée, avec cette inscription : « Saint Jacques-Clément. » Je fis une réprimande à l'officier qui le portait, et je fis rompre le hausse-cou à coups de marteau, publiquement, sur l'enclume d'un maréchal. Tout le monde cria : « Vive le Roi ! » mais l'écho répondit : «   Point de Mazarin ! »
Mémoires du Cardinal de Retz, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, p. 99.

lundi 15 décembre 2025

l'évasion du cardinal de Retz du château de Nantes, épisode 3/3, la meule de foin

Je trouvai au lieu destiné M. de Brissac et M. le chevalier de Sévigné, avec le bateau. Je m'évanouis en y entrant. L'on me fit revenir en me jetant un verre d'eau sur le visage. Je voulus remonter à cheval quand nous eûmes passé la rivière ; mais les forces me manquèrent, et M. de Bissac fut obligé de me faire mettre dans une fort grosse meule de foin, où il me laissa avec un gentilhomme à moi, appelé Montet, qui me tenait entre ses bras. Il emmena avec lui Joli, qui, seul avec Montet, m'avait pu suivre, les chevaux des trois autres ayant manque ; et il tira droit à Beaupréau, en dessein d'y assembler la noblesse pour me venir tirer de ma meule de foin. J'y demeurai caché plus de sept heures, avec une incommodité que je ne puis vous exprimer. J'avais l'épaule rompue et démise ; j'y avais une contusion terrible ; la fièvre me prit sur les neuf heures du soir ; l'altération qu'elle me donnait était encore cruellement augmentée par la chaleur du foin nouveau. Quoique je fusse sur le bord de la rivière, je n'osais boire, parce que, si nous étions sortis de la meule, Montet et moi, nous n'eussions eu personne pour raccommoder le foin qui eût paru remué et qui eût donné lieu, par conséquent, à ceux qui couraient après moi d'y fouiller. Nous n'entendions que des cavaliers qui passaient à droite et à gauche. Nous reconnûmes même Coulon à sa voix. L'incommodité de la soif est incroyable et inconcevable à qui ne l'a pas éprouvée. M. de la Poise-Saint-Offanges, homme de qualité du pays, que M. de Brissac avait averti en passant chez lui, vint, sur les deux heures après minuit, me prendre dans cette meule de foin, après qu'il eut remarqué qu'il n'y avait plus de cavalerie aux environs. Il me mit sur une civière à fumier, et il me fit porter par deux paysans dans la grange d'une maison qui était à lui, à une lieue de là. Il m'y ensevelit encore dans le foin ; mais, comme j'y avais de quoi boire, je m'y trouvais même délicieusement.

- Mémoires du Cardinal de Retz, Bibliothèque de la Pléiade, 1956. Épisode 3, p. 796-797.
- Louis Batiffol, Biographie du cardinal de Retz, Paris, Hachette, 1929, p. 143-146 pour les trois épisodes.
- Simone Bertière, La vie du Cardinal de Retz, Paris,  Éditions de Fallois, 1990, p. 364-366.
- Michel Pernot, La Fronde, Paris, Éditions de Fallois, 1994, p. 379.
- Mémoires de Guy Joly, conseiller au Châtelet de Paris, Paris, 1825, p. 308-321. C'est l'auteur qui donne le plus de détails. 

dimanche 14 décembre 2025

l'évasion du cardinal de Retz du château de Nantes, épisode 2/3, la fuite à cheval

Aussitôt que je fus à cheval, je pris la route de Mauve, qui est, si je ne me trompe, à cinq lieues de Nantes, sur la rivière, et où nous étions convenus  que M. de Brissac et M. le chevalier de Sévigné m'attendraient avec un bateau pour la passer. La Ralde, écuyer de M. le duc de Brissac, qui marchait devant moi, me dit qu'il fallait galoper d'abord pour ne pas donner le temps aux gardes du Maréchal de fermer la porte d'une petite rue du faubourg où était leur quartier, et par laquelle il fallait nécessairement passer. J'avais un des meilleurs chevaux du monde, et qui avait coûté mille écus à M. de Brissac. Je ne lui abandonnai pas toutefois la main, parce que le pavé était très mauvais et très glissant ; mais un gentilhomme à moi, qui s'appelait Boisguérin, m'ayant crié de mettre le pistolet à la main, parce qu'il voyait deux gardes du Maréchal, qui ne songeaient pourtant pas à nous, je l'y mis effectivement ; et en le présentant à la tête de celui des gardes qui était le plus près de moi, pour l'empêcher de se saisir de la bride de mon cheval, le soleil, qui était encore haut, donna dans la platine ; la réverbération fit peur  à mon cheval, qui était vif et vigoureux ; il fit un grand soubresaut, et il retomba des quatre pieds. J'en fus quitte pour l'épaule gauche qui se rompit contre la borne d'une porte. Un gentilhomme à moi, appelé Beauchesne, me releva ; il me remit à cheval ; et, quoique je souffrisse des douleurs effroyables et que je fusse obligé de me tirer les cheveux, de temps en temps, pour m'empêcher de m'évanouir, j'achevai ma course de cinq lieues devant que Monsieur le Grand Maître [de l'artillerie, le fils de La Meilleraye], qui me suivait à toute bride avec tous les cocus de Nantes, au moins si l'on en veut croire la chanson de Marigni, m'eût pu joindre.

- Mémoires du Cardinal de Retz, Bibliothèque de la Pléiade, 1956. Épisode 2, p. 793-794.
- Simone Bertière, La vie du cardinal de Retz, Paris, Éditions de Fallois, 1990, p. 362-364. 

samedi 13 décembre 2025

l'évasion du cardinal de Retz du château de Nantes, épisode 1/3, la corde et le bâton

[Du château de Vincennes, Retz a été transféré au château de Nantes le 30 mars 1654.] 
Je vous ai déjà dit que je m'allais quelquefois promener sur une manière de ravelin, qui répond sur la rivière de Loire ; et j'avais observé que, comme nous étions au mois d'août, la rivière ne battait pas contre la muraille et laissais un petit espace de terre entre elle et le bastion. J'avais aussi remarqué qu'entre le jardin qui était sur le bastion et la terrasse sur laquelle mes gardes demeuraient quand je me promenais, il y avait une porte que Chalucet y avait fait mettre pour empêcher les soldats d'y aller manger son verjus. Je formai sur ces observations mon dessein, qui fut de tirer, sans faire semblant de rien, cette porte après moi, qui, étant à jour par des treillis, n'empêcherait pas les gardes de me voir, mais qui les empêcherait au moins de pouvoir venir à moi ; de me faire descendre par une corde que mon médecin et l'abbé Rousseau, frère de mon intendant, me tiendraient, et de faire trouver des chevaux au bas du ravelin et pour moi et pour quatre gentilhommes que je faisais état de mener avec moi. Ce projet était d'une exécution très difficile. Il ne se pouvait exécuter qu'en plein jour, entre deux sentinelles qui n'étaient qu'à trente pas l'une de l'autre, à la portée du demi-pistolet de mes six gardes, qui me pouvaient tirer à travers les barreaux de la porte. Il fallait que les quatre gentilhommes qui devaient venir avec moi et favoriser mon évasion fussent bien  justes à se trouver au bas du ravelin, parce que leur apparition pouvait aisément donner de l'ombrage.
Je me sauvai un samedi 8 août [1654], à cinq heures du soir ; la porte du petit jardin se referma après moi presque naturellement ; je descendis, un bâton entre les jambes [à califourchon sur une pièce de bois, dite palonnier de carrosse, à laquelle était fixée une solide corde de 15 brasses de long], très heureusement, du bastion, qui avait quarante pieds de haut. Un valet de chambre, qui est encore à moi, qui s'appelle Fromentin, amusa mes gardes en les faisant boire. Ils s'amusaient eux-mêmes à regarder un jacobin qui se baignait et qui, de plus, se noyait. La sentinelle, qui était à vingt pas de moi, mais en lieu d'où elle ne pouvait pourtant me joindre, n'osa me tirer, parce que, lorsque je lui vis compasser sa mèche, je lui criai que je le ferais pendre si il tirait, et il avoua, à la question, qu'il crut, sur cette menace, que le Maréchal [Charles de La Porte, duc de La Meilleraye], était de concert avec moi. Deux petits pages qui se baignaient, et qui, me voyant suspendu à la corde, crièrent que je me sauvais, ne furent pas écoutés, parce que tout le monde s'imagina qu'ils appelaient les gens au secours du jacobin qui se baignait. Mes quatre gentilhommes se trouvent à point nommé au bas du ravelin, où ils avaient fait semblant de faire abreuver leurs chevaux, comme si ils eussent voulu aller à la chasse. Je fus à cheval moi-même, devant qu'il y eût seulement la moindre alarme, et, comme j'avais quarante-deux relais posés entre Nantes et Paris, j'y serais infailliblement le mardi à la pointe du jour, sans un  accident que je puis dire avoir été le fatal et le décisif du reste de ma vie.

- Mémoires du Cardinal de Retz, Bibliothèque de la Pléiade, 1956. Épisode 1, p. 789 et 792.
- Simone Bertière, La vie du cardinal de Retz, 1990, Éditions de Fallois, Paris, p. 359-362. 

samedi 12 octobre 2024

la porte de la maison de 1596 de Commercy



 Porte de la maison de 1596
6, rue des Moulins - Commercy

"La maison n° 6 de la rue des Moulins eut l'honneur d'abriter le cardinal de Retz qui, après avoir reçu un demi-pardon du roi Louis XIV, vint se retirer dans la seigneurerie de Commercy qu'il tenait de ses cousins Silly-Rochepot ; c'est là qu'il habitait  en attendant que fût aménagé le vieux château féodal des Damoiseaux fort inconfortable.
La porte de la maison est en plein cintre, sa clef sculptée en feuille d'acanthe largement épanouie. Les montants sont très ouvragés  ; les demi-colonnettes alternent avec des cannelures, reposent sur un socle assez élevé et se terminant en haut par un faux chapiteau qui soutient le départ de l'arcade à double archivolte. Une moulure interrompue par la porte et par les fenêtres court le long du rez-de-chaussée ; les linteaux des fenêtres sont soulignés aussi par une forte moulure saillante. Au-dessus de la porte s'ouvre une lucarne, au-dessus de laquelle s'étend un cartouche  rectangulaire oblong, terminé à droite et à gauche par deux petits appendices  en crosse et qui porte en son centre le millésime 1596.
Sur la cour il reste deux portes en arcades , l'une en plein cintre, l'autre légèrement surbaissée, aux montants en colonnettes et aux archivoltes moulurées  comme sur la rue. Au premier étage s'ouvre une fenêtre à meneaux que le montant vertical plus large divise en deux baies distinctes  correspondant à deux chambres."
R. Thouvenot, "Sur quelques portes anciennes de Commercy", dans Le Pays Lorrain, 1970, p. 174-175.