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mercredi 10 juin 2026

les artistes dans les romans de Sylvie Germain

Dans les romans de Sylvie Germain, les artistes — peintres, sculpteurs, créateurs — jouent un rôle central : ils incarnent la quête spirituelle, la mémoire, et la puissance transformatrice de l’imaginaire.  Plusieurs œuvres de Sylvie Germain mettent en scène des personnages artistes liés à la création : Ragouël, dans Éclats de sel, est un peintre en quête d’inspiration et de transfiguration artistique. Il cherche à dépasser le destin tragique de sa fille par l’acte de peindre. Dans Opéra muet, le protagoniste est un photographe dont la vie et l’art se délitent après un drame amoureux ; une fresque peinte sur un mur devient son unique présence familière.  Dans L’Enfant Méduse, la peinture joue un rôle symbolique majeur : le roman s’ouvre sur une éclipse et se clôt sur la description d’une fresque de Taddeo Gaddi, qui devient un espace de rédemption. Ces artistes ne sont jamais de simples figurants : ils incarnent la tension entre création, souffrance et révélation.
Les romans de Germain sont traversés par des références à de nombreux artistes majeurs : Germaine Richier, Klee, Piero della Francesca, Giacometti, Arcimboldo, Picasso, Rothko, Bacon, Velázquez, Rembrandt, Le Caravage, Marquet,  apparaissent dans ses récits, parfois comme images mentales, parfois comme miroirs des personnages.  Ces références ne sont pas décoratives : elles servent à éclairer l’intériorité des personnages, à créer des correspondances symboliques, ou à ouvrir des espaces de méditation.
Sylvie Germain crée ses propres tableaux imaginaires : le tableau d’ouverture d’Éclats de sel. Les « tableaux » qui ouvrent les chapitres de L’Enfant Méduse. Ces images littéraires fonctionnent comme des peintures verbales, où la lumière, les couleurs et les formes deviennent des vecteurs de sens.
Les artistes, réels ou fictifs, permettent à Sylvie Germain d’explorer : la frontière entre visible et invisible (héritée de son travail sur Vermeer et la mystique), la mémoire traumatique, souvent figurée par des images picturales, la quête de sens, où l’art devient un espace de résistance intérieure, la transfiguration du réel, cœur de son esthétique. 

mercredi 13 mai 2026

les peintures de fenêtres dans "Brèves de solitude" de Sylvie Germain

"Le reste du temps, il [Xavier, pendant le confinement 2020-2021] dessine moins qu'il ne lit ou plutôt qu'il n'étudie des peintures représentant des fenêtres. Elles sont légion, ce motif ayant inspiré nombre d'artistes au cours des siècles, mais les tableaux qui retiennent son intérêt ne sont pas ceux qui utilisent les fenêtres comme des ouvertures sur l'extérieur, rue, jardin, mer, paysage, ciel, ni comme des cadres pour mettre en valeur un personnage [tableaux de Bonnard, Gérard Dou, Edouard Manet, Matisse, Murillo],  ou un chat contemplatif [Hiroshige], ce sont ceux dont le sujet est la fenêtre seule, dépouillée de tout élément décoratif et narratif, et close. Rectangles où filtre la lumière à travers les fentes d'un volet, la blancheur d'un voilage, ou simplement la nudité des vitres. Parmi ses préférés, il y a les tableaux de baies vitrées et de portes blanches entrouvertes sur des chambres ou des corridors vides de Vilhelm Hammershøi, purs poèmes visuels, le Soleil dans une chambre vide d'Edward Hopper, ode géométrique au rien, les Persiennes vertes d'Albert Marquet.


Ce dernier le touche particulièrement sans qu'il sache bien pourquoi. Ce n'est pas le plus beau de Marquet, il est d'une grande sobriété, monochrome — une déclinaison de verts, du foncé au jaune ocreux et ivoire ; l'embrassure semble peu profonde, les montants sont étroits, les panneaux de la fenêtre sont largement ouverts, tendus vers l'intérieur comme des bras frêles, les volets à claire-voie presque clos ne laissent pénétrer que de minces rais de lumière. L'émotion tient peut-être au fait que Marquet a peint ce tableau vers la fin de sa vie, un tableau pauvre qui dit juste, à voix ténue, une dernière fois, sa passion pour la lumière dont le secret demeure intact."
Sylvie Germain, Brèves de solitude, Le Livre de poche, 2023, p. 97-98.


Vilhelm Hammershøi, La Danse de la poussière dans les rayons du soleil, 1900
Ordrupgaard Museum - Copenhague


Edward Hopper, Le Soleil dans la chambre vide, 1963


Hiroshige, Rizières d'Asakusa (avec un chat contemplatif)

mardi 12 mai 2026

ne jamais écouter le chant de sirène du passé

"Il [Gabriel, le personnage principal du roman] avait lavé sa mémoire pour ne plus avoir à se tourner vers elle, ne plus avoir à endurer la lancinante douleur des regrets, il avait placardé sur son cœur ces objurgations  : ne jamais écouter le chant de sirène du passé, se méfier de souvenirs qui sont autant de prédateurs, ne pas se retourner en arrière. La femme de Loth s'était retournée, elle s'était figée en statue de sel. Sel des larmes de ceux qui ne savent pas consentir à la perte. Orphée s'était retourné, il avait perdu son Eurydice. Attention-Danger. L'attention nostalgique était un danger mortel."
Sylvie Germain, Opéra muet, Folio Gallimard, 2005, p. 42.

lundi 11 mai 2026

le vieux soulier


Le vieux soulier

"Les réverbères s'allumèrent. Le halo de l'un d'eux éclaira une flaque d'eau boueuse où traînait une chaussure. Un soulier d'homme au cuir moisi où pendillait encore un lambeau de lacet.
Et le visible se concentra autour de cette pauvre chose, de ce vieux soulier au cuir tout fendillé et écorché. Il béait, ce soulier, gardant encore vaguement la forme du pied qui avait dû longtemps le porter, et l'user. Godasse au rebut qui ne faisait plus la paire avec quoi que ce soit, et ne pouvait plus être utile à qui que ce soit. Mais qui conservait obstinément la marque de son utilité passée. Marcher, envelopper et affermir le pied d'un homme en marche, consolider l'appui du corps sur la terre. Marcher, porter le poids d'un corps, participer au mouvement de ce corps.
Chaussure d'un homme ; chaussure qui témoigne encore de la vie d'un homme, du poids d'un homme sur la terre, et de sa marche en ce monde.
Chaussure abandonnée, déjà en voie de pourrissement dans la boue. Se trouvait-il encore quelqu'un dans cette ville et ses faubourgs pour reconnaître ce vieux soulier comme ayant été le sien, ou comme ayant appartenu à quelque proche ? C'est que les objets du corps, tout ce que vêt le corps, finit parfois par devenir un peu une part de ce corps, s'en fait une expression."
Sylvie Germain, La Pleurante des rues de Prague, Folio Gallimard, 2022, p. 98-99.
On pense aussi à la paire de vieux souliers du tableau de Van Gogh. 

dimanche 10 mai 2026

st Jean Népomucène dans "La Pleurante des rues de Prague" de Sylvie Germain


Saint Jean Népomucène du pont de Prague
© Ludek - Wikipédia


Saint Jean Népomucène
peinture de Jean Engel, sur une colonne de l'église Sainte-Ségolène de Metz 
(photo JLJ)

"Elle [la pleurante des rues de Prague] contemplait l'étoile double, céleste et aquatique, qui scintillait à des années-lumière aux confins du ciel et tremblotait à hauteur de son épaule droite. Se souvenait-elle de l'étoile miséricordieuse qui s'était levée des siècles plus tôt sur un village de Bohême à la naissance d'un petit garçon nommé Jean, lequel, lorsqu'il fut devenu homme, — homme de foi et de parole qui paya de sa vie son refus de parjure, fut jeté dans la Vltava [Moldau] par ordre de l'empereur ? Mais par un ordre plus mystérieux, cinq étoiles s'épanouirent sur l'eau, là où le corps de Jean Népomucène avait été noyé. Et par un ordre encore plus prodigieux, ce corps inhumé dans la cathédrale Saint-Guy entra au fil du temps en décomposition, — à l'exclusion de la langue qui, seule, demeura intacte, intouchée par la mort.
Pure et vivace à jamais, la langue du martyr, car vivifiée par la parole, par le sens et le respect de la parole, par la fidélité à la parole donnée. Langue miraculée et magnifiée de saint Jean Népomucène qui clamait, de par son inaltérable roseur, combien est grave et exigeante la parole, et que parler c'est engager à chaque fois son honneur et son âme.
L'étoile avait brillé, à sa naissance et à sa mort, par-dessus les toits du village de Nepomuk où il lança son cri de nouveau-né, au-dessus du fleuve encore sauvage dont les crues renversaient les ponts, et où l'homme fidèle rendit son dernier souffle.
Et son corps naufragé s'était couvert d'étoiles, — renoncules étincelantes, paroles de lumière flottant entre le ciel et l'eau."
Sylvie Germain, La Pleurante des rues de Prague, Folio Gallimard, 2022, p. 76-77.

L'histoire connaît un Jean de Pomuk ou de Nepomuk, né en 1340 près de Plzen (Pilsen) en Bohême, qui fut chanoine régulier de Saint-Augustin à la cathédrale Saint-Gui de Prague, puis vicaire général de l'archevêque. 
Le roi Venceslas auquel il avait courageusement reproché son impiété, le fit emprisonner et le brûla de sa propre main avec une torche en lui intimant l'ordre de garder le silence. Finalement, le 20 mai 1393, il le fit précipiter du haut du pont de Prague dans la Vltava (Moldau), pieds et poings liés, la bouche maintenue ouverte par une cheville de bois. Pendant la nui, une lueur mystérieuse brilla au-dessus du cadavre qui flottait sur l'eau. Ces faits furent certifiés dans un rapport envoyé par l'archevêque au pape Boniface II. 
Mais la légende d'après laquelle il aurait été martyrisé pour avoir refusé de violer le secret de la confession de la reine Jeanne [de Bohême] n'apparaît que vers le milieu du XVe siècle. Cette version tardive fut admise par le martyrologe romain et c'est au titre de martyr de la confession que Jean Népomucène fit béatifié en 1721. Sa canonisation fut prononcée par le pape Benoît XII en 1729. 
Son tombeau dans la cathédrale de Prague devint un lieu de pèlerinage. Les images de sa langue incorruptible servaient d'amulettes contre la calomnie. 
Une couronne ou un nimbe de cinq étoiles rappelle la lueur mystérieuse  qui brillait au-dessus de sa tête flottant sur l'eau de la Vltava et qui permit de retrouver son corps. 
Louis Réau, Iconographie des saints, tome II, Paris, Presses Universitaires de France, 1958, p. 728-730.

samedi 9 mai 2026

Sylvie Germain évoque Bruno Schulz dans "La Pleurante des rues de Prague"

"Ainsi un  jour, dans une rue de Malá Strana, alors que je longeais une maison désaffectée aux vitres cassées, à la façade décrépie et noircie, à l'entrée encombrée de poutres et de gravats, je perçus un feulement ténu. C'était le vent qui rôdait dans les pièces à l'étage, glissant le long des murs, rampant sur les planchers à moitié effondrés. Dans ses tournoiements il ballotait des lambeaux de papiers peints pendillant aux murs, et soulevait les pages de quelques vieux journaux jonchant le sol. Le vent sifflait, les papiers palpitaient, tout doucement. La maison condamnée émettait un ultime souffle, une plainte en sourdine. 
Et soudain ces chuchotis et froissements se matérialisèrent : ils étaient la respiration d'un homme depuis longtemps disparu. D'un  homme qui, durant sa vie, avait écrit des lettres par centaines, avait peint, dessiné et gravé, avait écrit des livres. Des livres éblouissants [Les Boutiques de cannelle, Le Sanatorium au croque-mort], car cet homme semeur et graveur de traces était un voyant. 
C'était un homme de peu de poids, au corps chétif, aux yeux immenses, au cœur inquiet.
Il fut tué d'une balle dans le dos, en plein jour ; il tomba sans faire le moindre bruit. Il était si léger, si vulnérable. Aussi doux que son nom. Bruno Schulz. 
Il avait bâti une œuvre d'une beauté magique en ses déploiements de visions, ses remous de désir, ses obsessions incantatoires. Et cette œuvre était vaste. Mais de tout cela, images et mots, il n'est que peu resté. Ainsi de sa correspondance, si volumineuse, on n'a retrouvé que quelques lettres disséminées. Ces lettres traînaient dans des maisons à l'abandon, pillées. Un grand nombre de leurs destinataires furent abattus comme il le fut lui-même. Dans des camps, des forêts, des ghettos. Beaucoup de ses lettres brûlèrent pendant l'insurrection de Varsovie."
Sylvie Germain, La Pleurante des rues de Prague, Folio Gallimard, 2022, p. 39-41. 

mardi 5 mai 2026

Sylvie au hammam...



Dominique Ingres, Le Bain turc
Musée du Louvre

"L'établissement de bains turcs renfermait dans ses murs le rêve par excellence —  la beauté de la chair. Alcôves fraîches où, sur des tables rondes, fument des verres de thé aux senteurs de menthe, tandis que sur leurs couches des femmes se délassent en écoutant le très doux ruissellement des fontaines mises là à jaillir et à jaser pour leur seul plaisir. Hammam aux mosaïques bleues et blanches empli de vapeurs chaudes, de murmures et de souffles, et d'odeurs de corps. Femmes assises dans les étuves sur des gradins de bois, dans des brumes bleuâtres aux parfums balsamiques, ainsi que des statues de glaise hésitant entre l'absence et la présence. Chevelures ruisselantes tordues sous des jets d'eau, visages laqués de sueur, membres humides aux gestes lents, inachevés, et mol abandon des corps à la chaleur, au songe et au repos. Aisselles blondes, brunes ou rousses, s'ouvrant comme des fleurs marines à chaque étirement de langueur. Pieds descendant les marches des piscines et foulant l'eau à pas menus tandis que des lueurs s'éhiscent en tremblant le long des jambes, des cuisses, jusqu'aux hanches, et tournent sur les genoux. Reins qui se cambrent, épaules qui frémissent, et les globes soyeux des seins aux tétins roses ou bruns que durcit le trouble émoi d'être nu. Dents découvertes dans l'éclat des sourires, des rires. Ongles embués comme des élytres d'insectes pâles volant au crépuscule. Torsion des bustes sous les douches glacées, peaux malléables comme des boues sous les mains des masseuses. Silhouettes enserrées dans des peignoirs blancs et dodelinement des têtes enturbannées des baigneuses glissant à petits pas vers les cabines d'habillage."
Sylvie Germain, Opéra muet, Folio Gallimard, 2005, p. 25-26.

Daniel Ternois, Ettore Camesasca, Tout l'œuvre peint d'Ingres, Paris, Flammarion, 1971, pl. LVIII. 

samedi 2 mai 2026

citations des "Vagues" de Virginia Woolf dans "L' Enfant Méduse" de Sylvie Germain

As they neared the shore each bar rose, heaped itself, broke and swept a thin veil of white water across the sand. 
"Chaque vague se soulevait en s'approchant du rivage, prenait forme, se brisait, et traînait sur le sable un mince voile d'écume blanche."
Sylvie Germain, L'Enfant Méduse, Folio Gallimard, 1999, p. 231. V. Woolf, Les Vagues, traduction de Marguerite Yourcenar.
Traduction de Michel Cusin, Virginia Woolf, Œuvres romanesques, tome II, dans la Bibliothèque de la Pléiade : 
"À mesure qu'elles approchaient du rivage chaque barre se soulevait, s'enflait, se brisait et balayait un fin voile d'eau blanche sur le sable."

The waves massed themselves, curved their backs and crashed. Up spurted stones and shingle. They swept round the rocks, and the spray, leaping high, spattered the walls of a cave that had been dry before, and left pools inland, where some fish stranded lashed its tail as the wave drew back.
"Quand le flot se retirait, il laissait derrière soi des flaques sur le rivage, avec parfois un poisson frétillant, abandonné."
Sylvie Germain, Ibd, p. 230.
Traduction de Michel Cusin : "... et laissaient [les vagues] sur le rivage des trous d'eau, où fouettait la queue d'un poisson échoué là alors que refluait la vague."


The waves breaking spread their white fans far out over the shore, sent white shadows into the recesses of sonorous caves and then rolled back sighing over the shingle.
"Les vagues déferlantes étalaient sur la rive leurs larges éventails, faisaient pénétrer de blanches ombres dans les profondeurs sonores des cavernes, puis reculaient en chantant sur le gravier."
Sylvie Germain, Ibd, p. 245.
Traduction de Michel Cusin : "Les vagues en se brisant déployaient leurs blancs éventails très loin sur le rivage, faisaient pénétrer  des ombres blanches jusqu'au tréfonds  de grottes sonores et puis refluaient  en soupirant sur les galets."

As if there were waves of darkness in the air, darkness moved on, covering houses, hills, trees, as waves of water wash round the sides of some sunken ship. Darkness washed down streets, eddying round single figures, engulfing them...
"Les ténèbres roulaient leurs vagues  dans l'espace, recouvrant les maisons, les collines, les arbres, comme les vagues de la mer lavent les flancs d'un navire naufragé. Les ténèbres noyaient les rues, tourbillonnaient autour des passants solitaires, et les submergeaient tout entiers..."
Sylvie Germain, Ibd, p. 246.
Traduction de Michel Cusin : "Comme s'il y avait des vagues d'obscurité dans l'air, l'obscurité avançait toujours, recouvrant maisons, arbres, collines, comme les vagues de la mer baignent les flancs d'un navire englouti. L'obscurité baignait les rues, tourbillonnant autour de silhouettes isolées, les submergeant..."

mardi 28 avril 2026

Sylvie Germain décrit l'Annonce aux bergers de Taddeo Gaddi


 Taddeo Gaddi (Florence, vers 1300 - Florence, 1366), L'Annonce aux bergers
fresque de la chapelle Baroncelli, basilique Santa Croce de Florence
-
"Une clarté jaune paille nimbe le flanc d'une colline. Le flanc der la colline est nu, - ni herbes, ni fleurs, ni broussailles n'y croissent. Nu et soyeux comme une dune de sable.
Au sommet de ce mont quelques palmiers se dressent. Ceux qu'effleure la clarté ont des teintes orangées et leurs palmes luisent, les autres sont ombrés. Aucun de ces arbres n'a de racines. Les palmiers semblent posés là, prêts à glisser le long de la roche lisse. Prêts à glisser vers la lumière qui passe tout près d'eux en flottant tel un nuage léger.
Il est si insolite, ce nuage de lumière, car alentour c'est la nuit. Par-delà la montagne le ciel est brun.
C'est la nuit. Au pied de la colline un troupeau de brebis et de béliers dort paisiblement. Mais deux d'entre les bêtes ont relevé la tête, intriguées du fond de leur sommeil par cette lueur surgie au cœur de la nuit. Le chien de garde du troupeau est en alarme ; arc-bouté dans l'ombre, l'échine ronde et le museau pointé vers le nuage insolite, il gronde. Il est inquiet, ses oreilles sont rabattues en arrière et plaquées vers le bas.
Auprès du troupeau deux bergers sont allongés à même la roche. Eux aussi viennent d'être réveillés en sursaut par l'étrange clarté qui illumine le flanc de la colline. Ils ont redressé leur buste, pris appui sur un coude, et tournent leur visage étonné  vers le nuage lumineux. La lumière est si vive qu'ils protègent leurs yeux  à l'abri de leurs mains.
Mais la lumière pénètre jusqu'à leur cœur . Car c'est pour eux que ce nuage doré s'en vient poudroyer dans la nuit, c'est pour éblouir leurs paupières, faire tinter leur âme d'émoi et de tendresse.
Ce nuage en vérité est un orbe de feu roux et tourbillonnant, au cœur étincelant duquel vole un ange diaphane. L'ange a un corps de colombe. Il tient un sceptre blanc dans l'une de ses mains, et de son autre main il esquisse un geste vers les bergers.
Un geste d'appel, d'invitation à se lever, à se mettre sur-le-champ en chemin. Un Enfant vient de naître, qui déjà les attend."
Sylvie Germain, L'Enfant Méduse, Folio Gallimard, 1999, p. 261-262.

"De toutes les peintures murales de Gaddi, les plus importantes qui nous sont parvenues se trouvent dans chapelle Baroncelli, à la croisée de la nef et du transept de l'église Santa Croce. Deux de ses deux parois (la troisième s'ouvre sur un espace annexe) ont été peintes à fresque à la fin des années 1320 : elles révèlent un puissant sens de la couleur exprimé dans des luminosités pastel. Vues au travers une grille en trompe-l'œil, les scènes illustrent l'histoire de Joachim et d'Anne, comme la vie de la Vierge Marie. Gaddi se pose en narrateur de génie, dotant les décors d'un relief plus imposant encore que celui rendu par Giotto dans les chapelles voisines. La peinture supérieure de l'un des murs constitue une séquence narrative - Joachim chassé du Temple et L'Annonce à Joachim. Le paysage et l'architecture se combinent en un vaste espace qui diffère de celui des œuvres de Giotto, comparativement peu profond et où les personnages semblent répartis sur une frise.
À l'examen de ces seules caractéristiques, il est facile de comprendre les raisons qui ont poussé les anciens critiques à voir en Taddeo Gaddi un terne successeur de Giotto, privé de la force du maître. Mais Gaddi possédait d'autres qualités qui l'ont porté au-delà du registre habituel de son illustre prédécesseur, surtout un sens puissant des couleurs exprimé dans des lumineuses teintes pastel. L'Annonce aux bergers constitue une scène nocturne inoubliable, où le froid des bleu-gris cède le pas à la chaleur d'une auréole de lumière dorée. Les collines du décor paraissent comme ciselées, les pâtres sont croqués avec précision, le chien et les moutons sont minutieusement dessinés. Toutefois, ce style potentiellement linéaire et aride se trouve allégé par l'émanation lumineuse  qui se dégage de l'ange. Si la lumière était, depuis des siècles, un symbole de la présence divine dans les œuvres d'art médiévales, cette sensation d'immédiateté  transpirant d'une scène donnée pour « photographiée » à un moment particulier est entièrement nouvelle."
Glenn M. Andres, John M. Hunisak, A. Richard Turner, photographies de Takashi Okamura, L'Art de Florence, tome I, Paris, Bordas, 1989, p. 234-235, Pl. 108.

samedi 25 avril 2026

le texte de Sylvie Germain à commenter pour le bac de français 2022

     Ils étaient hommes des forêts. Et les forêts les avaient faits à leur image. À leur puissance, leur solitude, leur dureté. Dureté puisée dans celle de leur sol commun, ce socle de granit d’un rose tendre vieux de millions de siècles, bruissant de sources, troué d’étangs, partout saillant d’entre les herbes, les fougères et les ronces. Un même chant les habitait, hommes et arbres. Un chant depuis toujours confronté au silence, à la roche. Un chant sans mélodie. Un chant brutal, heurté comme les saisons, - des étés écrasants de chaleur, de longs hivers pétrifiés sous la neige. Un chant fait de cris, de clameurs, de résonances et de stridences. Un chant qui scandait autant leurs joies que leurs colères. 
     Car tout en eux prenait des accents de colère, même l’amour. Ils avaient été élevés davantage parmi les arbres que parmi les hommes, ils s’étaient nourris depuis l’enfance des fruits, des végétaux et des baies sauvages qui poussent dans les sous-bois et de la chair des bêtes qui gîtent dans les forêts ; ils connaissaient tous les chemins que dessinent au ciel les étoiles et tous les sentiers qui sinuent entre les arbres, les ronciers et les taillis et dans l’ombre desquels se glissent les renards, les chats sauvages et les chevreuils, et les venelles que frayent les sangliers. Des venelles tracées à ras de terre entre les herbes et les épines en parallèle à la Voie lactée, comme en miroir. Comme en écho aussi à la route qui conduisait les pèlerins de Vézelay vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Ils connaissaient tous les passages séculaires creusés par les bêtes, les hommes et les étoiles. 
     La maison où ils étaient nés s’était montrée très vite bien trop étroite pour pouvoir les abriter tous, et trop pauvre surtout pour pouvoir les nourrir. Ils étaient les fils d’Ephraïm Mauperthuis et de Reinette-la-Grasse. 
Sylvie Germain, Jours de colère, Folio Gallimard, p. 87-88. Certains lycéens n'ont pas su définir les trois substantifs et l'adjectif marqués en bleu.

un bestiaire monstrueux dans "L'Enfant Méduse" de Sylvie Germain


Chapiteau de la salle capitulaire de Saint-Remi de Reims (Musée Saint-Remi)


Chapiteau du chœur de l'église Saint-Pierre de Chauvigny (Vienne)


Lion à tête humaine attaqué par un loup - chapiteau de la croisée de l'église de Marignac
 -
"Les chapiteaux du sanctuaire sont sculptés ; un bestiaire se contorsionne dans la pierre. Les oiseaux tordent leurs cous fluxueux et longs comme des serpents ; des bestioles hybrides, mi-bouc, mi-poisson,  ours à crinières de lions, crapauds griffus et vipères ailées, mordent le vide à plein crocs ou bien leurs propres queues ; des faces barbues,  hirsutes et cornues exorbitent leurs yeux et exhibent d'épaisses langues recourbées. Leurs gueules à tous sont béantes, ils ont faim de ténèbres. Leurs yeux sont affolés, révulsés de famine et de rage, ils ne reçoivent nulle pitance."
Sylvie Germain, L'Enfant Méduse, Folio, 1999, p. 185.

Pour la photo du chapiteau de Saint-Remi de Reims : Champagne romane, La Pierre-qui-Vire, éditions Zodiaque, 1981,  pl. 76.
Pour celle du chapiteau de Saint-Pierre de Chauvigny : Haut-Poitou roman, La Pierre-qui-Vire, éditions Zodiaque, 1975, pl. 79.
Pour celle du chapiteau de l'église de Marignac : V.-H. Debidour, Le Bestiaire sculpté du Moyen Âge en France, Paris, Arthaud,1961, p. 353, fig. 477.

samedi 18 avril 2026

Sylvie Germain décrit le Saint Christophe de Joachim Patinier


 Joachim Patinier (circa 1483 - 1524), Paysage avec saint Christophe
El Escorial, Monasterio del San Lorenzo, España

"C'est le jour. Au ciel passent des nuages d'un blanc laiteux dont l'intense luminosité rehausse le bleu glacé de l'horizon, de l'eau et des montagnes. Les éminences au lointain sont fantomales, dressant leurs roches semblables à des arborescences de cristal. Le géant Christophe, courbé sur son bâton miraculeux doué du pouvoir de faire pousser un arbre sitôt qu'il en frappait la terre, traverse un cours d'eau dont on ne sait s'il est une simple rivière se versant dans un lac ou un  estuaire s'évasant dans la mer. L'enfant Jésus, minuscule et radieux, est assis sur la nuque du géant, les pieds croisés au creux de son épaule, un bras appuyé sur sa tête et l'autre main posée sur un globe de verre qu'il tient sur ses genoux.. Le paysage alentour, baigné dans une égale clarté froide, fourmille de plantes, d'animaux, de gens qui presque tous paraissent miniatures. Les multiples détails du tableau sont extrêmement précieux et secrets, ils composent diverses scènes qui sont autant de petits fabliaux indépendants les uns des autres en apparence. Au loin, un flamboiement ; un incendie a éclaté quelque part dans la ville entr'aperçue au fond du tableau. Sur une longue route dont les sinuosités épousent celles du fleuve, une troupe de cavaliers est en marche, lances levées. À leurs côtés avancent des paysans menant un troupeau épars de chevaux, de chèvres, de vaches et de moutons. Plus loin cheminent deux pèlerins solitaires. Sur l'autre rive se dresse une chaumière en ruine, surplombée par une hutte perchée dans un arbre. Partout s'activent des personnages : des paysans, des soldats, des ermites, des pêcheurs, des laboureurs, des villageoises, des chasseurs. Deux moines sur une rive halent un léger radeau sur lequel est couché un homme mort. Un vol d'hirondelles file dans le ciel.
Et pourtant l'ensemble du tableau exprime le calme et l'harmonie comme s'il reflétait une perception enchantée, sereine, de la vie et du monde tout en intégrant la violence, l'agitation, la mort. Le regard du peintre, panoramique, accueille le tout du visible, avec autant de lucidité que de fantaisie. Et, tout à la fois puissant et harassé, Christophe le colosse passe d'une rive à l'autre en ployant sous le poids du tout petit enfant divin qui pèse le poids du monde."
Sylvie Germain, Le Monde sans vous, Albin Michel, 2011, p. 104-105.

vendredi 17 avril 2026

Sylvie Germain commente le Songe de Constantin




Piero della Francesca, Le Songe de Constantin, partie de l'Histoire de la vraie Croix
Arezzo, Église San Francesco

"C'est la nuit. Une nuit vert bleuté, couleur d'ardoise. Au centre de cette nuit s'élève une tente. Sa forme conique évoque la coiffe portée par la mère de Constantin, sainte Hélène, qui figure dans des scènes ultérieures de la Légende. Le toit pointu de cette tente porte deux tons de rosé, très pâle et tendre au centre, et violine sur les bords. La tenture est ocre orangé. Elle est largement entrouverte, comme l'ample manteau de la Madone de la Miséricorde abritant des dévots agenouillés. Mais dans l'embrasure de la tente, c'est un homme allongé que l'on découvre.
Il dort, veillé par un jeune homme assis à ses pieds et par deux soldats en armure dressés de chaque côté de la couche impériale. Le souverain dort. Et son sommeil est calme, aucun  rêve ne le trouble. C'est un songe qui vient le visiter. Au-dessus de la lance tenue par l'un des gardes apparaît un ange dans une saignée de bleu turquoise. Son vol est léger, son corps évanescent, son geste droit, lumineux. Son bras est tendu vers le visage de l'empereur qu'il frappe de lumière. Cette clarté ocrée qui vient trouer la nuit semble sourdre de l'aile fine et transparente de l'ange. C'est l'instant où les paupières du dormeur s'illuminent ; il va ouvrir les yeux, va découvrir l'ange, suivre le geste de son bras se relevant pour luui révéler dans l'obscurité aqueuse du ciel le signe étincelant qui lui est destiné. Une croix blanche sur laquelle il lira : In signo hoc confide et vinces. Mais ce signe ne nous est pas montré, le regard ébloui de l'empereur non plus, et moins encore la face émerveillante de l'ange. Seul l'instant d'avant nous est montré, très frêle virgule effleurant l'opacité du temps, et cela avec une vitesse inouïe. Vitesse de la lumière. Vitesse si extrême, suraiguë, qu'elle confine à l'éternité."



"En fait tout l'œuvre de Piero della Francesca repose dans cette sérénité atemporelle, et l'irradie. Les formes, toujours monumentales, ne pèsent pas, elles se déploient avec grâce dans un espace fabuleusement calme où règnent l'équilibre, la précision et les accords. Équilibre de l'ombre et de la lumière, précision des lignes géométriques, accords des tons rosés, bruns, ivoire, verts, ocre et bleus toujours scandés de blanc. L'ensemble de son œuvre baigne dans une clarté matinale comme si ne l'éclairaient toujours que les premiers rayons du jour. Mais d'un jour perpétuel, étranger aux flux du temps. Un vaste jour placide teinté de couleurs douces et d'où se dégagent une sensation de fraîcheur, de bonheur chromatique, et une impression de grande force plastique, d'austérité et d'ingénuité."
Sylvie Germain, Le Monde sans vous, Albin Michel, 2011, p. 87-89.

Henri Focillon, Pierluigi de Vecchi, Tout l'œuvre peint de Piero della Francesca, Paris, Flammarion, 1968, pl. XIX-LII. 

mardi 14 avril 2026

une allusion à Lady Macbeth dans "La Puissance des ombres" de Sylvie Germain

"Il avait appris que des mains tachées du sang d'un être humain, et de ses larmes et de ses sueurs s'exsudant de son angoisse, et de ses baves et vomissures et de sa pisse coulant sous l'étau de la torture, ne peuvent plus retrouver leur propreté, leur candeur. Il suffit d'une tache, une seule tache, une seule fois, et la marque persiste à jamais, on peut bien la frotter, la gratter, la farder, elle ne disparaît pas. Elle s'enfonce sous la peau, sous les ongles, elle brûle à bas bruit dans des recoins de la chair, elle infecte la mémoire, aussi oublieuse soit-elle, elle contamine la pensée prise par moments de poussées de fièvre ardente, et qui la font trembler."
Sylvie Germain, La Puissance des ombres, Le Livre de Poche, 2024, p. 109.
Dans l'acte V, scène 1, de Macbeth de Shakespeare. Lady Macbeth : "Out, damned spot ! out, I say !"

samedi 11 avril 2026

Benoît-Quentin visite Paris pour la première fois


 Image générée par ChatGPT (ou copiée ?)
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"Mais par-dessus tout il aima les parcs et les jardins, avec leurs jets d'eau, leurs statues babillantes de moineaux, et leurs grands bassins entourés d'enfants jouant avec des voiliers en bois peint. Avec aussi ces longues allées ombrées de marronniers où les pas des promeneurs faisaient crisser délicieusement les gravillons.
Il y avait tant à voir dans ces jardins, et de choses à sentir, à goûter, à toucher et entendre, qu'il ne se lassait pas d'y retourner, rôdant surtout autour des kiosques verts aux toits pointus d'où pendaient des grappes de ballons de toutes les couleurs, de moulins à vent, de cordes à sauter, de grands cerceaux de bois, de seaux, de pelles, de toupies et de jeux de volant. Leurs étroits étals fleurissaient d'un fouillis plus merveilleux encore avec leurs gros bocaux emplis de billes, de sucre d'orge, de lacets de réglisse, leurs bouquets de sucettes, leurs tubes de verre remplis de grains d'anis blanc et rose, leurs baquets de coco et leurs boîtes de caramel. Et il y avait encore les marchands de marrons, de gaufres, de pains d'épice et de petits pâtés qui circulaient  aux abords des théâtres de marionnettes, des balançoires et des manèges de chevaux de bois, mêlant leurs voix enrouées, pleine d'indolence et de séduction, à celles des loueurs de voitures à chèvres, d'ânes et de poneys. 
Mais la plus belle voix de toutes était celle, aigrelette, qui montait du petit limonaire, installé au cœur de certains des manèges pour rythmer la ronde lente des enfants cavaliers. 
Benoît-Quentin n'osait pas faire un tour, il se sentait déjà beaucoup trop grand, et puis, avec sa bosse, il serait devenu aussitôt la risée de tous les autres enfants. Alors il s'asseyait sur une chaise, à l'ombre d'un arbre, et regardait tourner les petits cavaliers du rêve sur leurs montures bariolées, - chevaux dorés, bruns ou noirs plus ou moins cambrés ou cabriolants, éléphants gris ou blancs, chameaux et lions couleur d'orange, girafes, et cochons très roses et ronds. Un grand pompon rouge se tortillait au bout d'une perche tendue en l'air par la gardienne de ce troupeau de bois et ses frétillements faisaient pousser des criaillements  aigus aux enfants qui se dressaient sur leurs étriers pour tenter de l'attraper."
Sylvie Germain, Le Livre des nuits, Folio Gallimard, 2025, p. 239-240.

jeudi 9 avril 2026

À la mine de charbon dans "Le Livre des nuits" de Sylvie Germain


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"Victor-Flandrin était déjà un garçon élancé et robuste, il mentit sur son âge. Aussi, malgré sa main mutilée, fut-il embauché à la mine. Il n'avait pas douze ans.
Il débuta au criblage, passant ses jours à tirer la houille dont il emplissait d'interminables wagonnets. Puis il devint galibot, passant ses jours à galoper comme un rat dans tous les coins des galeries aux méandres interminables, à monter, en rampant dans d'étroits boyaux en pente, des morceaux de bois, des outils, des buses d'aérage. Puis il devint herscheur, passant ses jours à charger du charbon à la pelle, à pousser, à tirer, tantôt pleines, tantôt vides, d'interminables bennes. Puis il travailla au forage, passant ses jours à creuser, à boiser, à abattre le charbon, à interminablement lutter dans les profondeurs et la nuit de la terre."
Sylvie Germain, Le Livre des nuits, Folio Gallimard, 2025, p. 61-62.

Galibot. Jeune manœuvre travaillant au service des voies dans les galeries de mines.
Herscheur. Mineur chargé de pousser les wagonnets de minerai, de charbon, au fond d'une mine. 
J'ai tout fait là-dedans, galibot d'abord, puis herscheur, quand j'ai eu la force de rouler, puis haveur pendant dix-huit ans (ZOLA, Germinal).
Haveur. Il pratique de profondes entailles parallèles à la stratification afin de faciliter l'abattage. 
Haver, c'est-à-dire creuser.

mardi 7 avril 2026

les abeilles dans "Jours de colère" de Sylvie Germain


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"Blaise-le-Laid élevait des abeilles. Là-bas on les appelait des mouches à miel et on désignait les ruches sous le nom de courtil des mouches. Ces ruches consistaient en des cloches de paille tressées avec des tiges de ronciers et de fines lames de branches de noisetiers que l'on plaçait sur un bloc de bois recouvert d'une chape en paille de seigle. À Noël on prélevait dans l'âtre un charbon de la bûche allumée pour la veillée et on le déposait dans les ruches pour porter bonheur aux abeilles, et aux Rameaux on rapportait de la messe la première branche de buis bénit que l'on piquait dans la chape de glui de chaque ruche. Mais tout comme sa grand-mère renchérissait sur les croyances colportées par les vieilles, Blaise-le-Laid renviait sur les coutumes du pays et chaque solennité célébrée en l'honneur du Seigneur, de la Vierge ou des Saints était pour lui occasion de cérémonie à fêter parmi ses abeilles."
Sylvie Germain, Jours de colère, Folio Gallimard, 2024, p. 103-104.

Glui : paille de seigle servant à couvrir les toits, à faire des liens.
Renvier : renchérir. Sylvie Germain n'a pas voulu écrire une seconde fois renchérissait ; elle a choisi un verbe désuet. 

vendredi 3 avril 2026

Sylvie Germain cite le Psaume 44 dans "Jours de colère" et le transpose

Ecoute, ma fille, regarde et tends l'oreille ;
oublie ton peuple et la maison de ton père :
le roi sera séduit par ta beauté...
[texte du roman]
Il est ton Seigneur : prosterne-toi devant Lui !
Alors les peuples les plus riches
chargés de joyaux sertis d'or quêterons ton sourire...
[texte du roman]
Fille de roi, elle est là, dans sa gloire,
vêtue d'étoffes d'or ;
on la conduit, toute parée, vers le roi...
[texte du roman]
Des jeunes filles, ses compagnes, lui font cortège ;
parmi joie et liesse elles entrent au palais du roi.
A la place de tes pères te viendront des fils ;
tu en feras des princes par toute la terre...
[texte du roman]
Que je fasse durer ton nom d'âge en âge,
Que les peuples te louent dans les siècles des siècles.

Tandis que Blaise-le-Laid déroulait la mélodie du psaume, Ephraïm reprenait le chant avec ses mots de pauvre.
   « Regarde, Reine, regarde et réjouis-toi,
   oublie la terre et tes tourments,
   le Roi sera séduit par ta bonté et ta douceur/
  « Il est ton Seigneur : prosterne-toi devant Lui ! 
     Il est notre Seigneur, je te conduis vers Lui. 
     Alors les peuples les plus pauvres chargés de leurs souffrances
     quêteront ton sourire. Et les morts de malemort,
     comme Marceau, mendierons ton soutien.
  « Fille née de l'espérance et des prières, tu es là,
     toute simple, vêtue d'un drap,
     couchée dans un  coffre de hêtre. On t'achemine,
     toute parée de notre amour, vers le Seigneur.
  « De jeunes hommes, tes fils, te font cortège,
     parmi chagrin et espérance, parmi douleur et gratitude.
     A la place de tes fils, et de moi, des anges s'approcheront de toi.
     Tu veilleras sur tes fils à travers toute la terre...
     Et tu m'appelleras, dis, et tu m'appelleras ?... » 

Sylvie Germain, Jours de colère, Folio Gallimard, 2024, p. 265-267 et 270.

dimanche 29 mars 2026

les lavandières dans "Jours de colère" de Sylvie Germain


Les lavandières au lavoir
aquarelles de Guy Bedin
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 "Le jour suivant elles avaient vidé le cuvier dans la cour et empilé le linge dans une brouette, l'avaient recouvert d'un drap et s'étaient acheminées vers le lavoir. Toutes les femmes s'y étaient retrouvées avec leurs brouettes emplies de linge encore fumant. Chacune s'était agenouillée dans un petit caisson de bois recouvert de paille ou d'un vieux chiffon plié, puis, penchée sur le bassin, avait lancé dans l'eau, qui un rap, qui une nappe. Un formidable brouhaha retentissait dans le lavoir ; les femmes s'interpellaient en criant et riant, de part et d'autre du bassin, à travers le bruit des brosses frottant le linge et le claquement des battoirs. Edmée et Reinette-la-Grasse étaient là, accompagnées de Louison-la-Cloche qui participait au travail de rinçage. Les femmes l'aimaient bien , il était drôle, les faisait rire, et s'empressait toujours auprès d'elles avec agilité, prêt à aider chacune. L'eau giclait jusqu'aux poutres, les gouttes voltigeaient  dans la lumière en essaims scintillants , une mousse brunâtre s'écoulait des draps. Toute la crasse de l'année s'en allait en frous-frous gris dans les remous de l'eau glacée. Puis, sitôt l'eau enfin redevenue claire, les lavandières passaient leur linge au bleu. De grandes traînées azurées s'éployaient à travers le bassin, des grappes de bulles irisées dansaient autour des mains des lavandières. Certaines plongeaient leurs bras rougis au fond de l'eau pour rattraper la brosse ou le battoir qui venait d'y glisser. Puis elles tordaient le linge pour l'essorer, toujours agenouillées dans leurs caissons mouillés, et leurs bras semblaient également se tordre. Troisième jour de lessive : jour de grand bruit, d'éclaboussures, de bleu."
Sylvie Germain, Jours de colère, Folio Gallimard, 2024, p. 204-205.

samedi 28 mars 2026

Sylvie Germain cite un passage de "La Princesse de Clèves"


© Éditions Dargaud 
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[Baptiste fut tellement surpris par la beauté de Pauline, la vendeuse de la librairie Boromée...]
"Monsieur de Nemours fut tellement surpris de sa beauté que, lorsqu'il fut proche d'elle, et qu'elle lui fit la révérence, il ne put s'empêcher de donner des marques de son admiration. Quand ils commencèrent à danser, il s'éleva dans la salle un murmure de louanges. Le roi et les reines se souvinrent qu'ils ne s'étaient jamais vus, et trouvèrent quelque  chose de singulier de les voir danser ensemble sans se connaître. Ils les appelèrent  quand ils eurent fini sans leur donner le loisir de parler à personne et leur demandèrent s'ils n'avaient pas bien envie de savoir qui ils étaient, et s'ils ne s'en doutaient point."
Sylvie Germain, Le Livre des Nuits, Folio Gallimard, 2025, p. 260.

Il ne s'agit pas du duc de Nemours du roman d'Alexandre Dumas, Le Page du duc de Savoie, mais de celui de La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette.
Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves, dans Romanciers du XVIIe siècle, Bibliothèque de la Pléiade, 1958, p. 1126.