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samedi 20 juillet 2019

Jean d'Ormesson écologiste

"Les hommes ont conquis le monde dont ils étaient un fruit, une fleur, un bourgeon, une excroissance parmi d'autres.
À plus ou moins brève échéance, la nature d'où sont sortis les hommes sera détruite par les hommes. Parce que c'est eux qui ont gagné la guerre. Tu connais déjà le coup des forêts, des animaux sauvages, des taches blanches sur la carte qui s'effacent jusqu'à disparaître, de la Méditerranée qui n'en a plus pour longtemps.
Là où l'homme prospère, dépérit la nature. L'homme avance : devant lui, la forêt ; derrière lui, le désert. Poussons les choses à bout : l'homme devient si puissant qu'il fait sauter la planète. La boucle est bouclée : la nature a fait l'homme et l'homme défait la nature.
L'homme était une branche de la vie, qui était une branche de la nature. Voilà qu'il règne sur la vie et qu'il règne sur la nature. Il règne avec tant de puissance que le royaume tout entier se réduit au seul roi. Maître et possesseur de toute la nature, l'homme est seul sur une Terre qu'il a réduite en esclavage et dont il fait ce qu'il veut."
Jean d'Ormesson, La Douane de mer, Œuvres II, Bibliothèque de la Pléiade, 2018, p. 458.
La Douane de mer date de 1993.

jeudi 18 juillet 2019

Jean d'Ormesson, Simon de Cyrène et le vitrail de Gabriel Loire de Dompaire


Simon de Cyrène portant la croix du Christ
vitrail de Gabriel Loire, 1952
Église Saint-Nicolas de Dompaire, Vosges
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"... le centurion s'est approché de moi et m'a dit et j'ai trouvé ça gonflé hé toi là aide-le donc un peu à trimbaler sa croix il faut dire que l'autre venait de tomber pour la énième fois et qu'il avait l'air tout à fait hors d'usage hé connard je lui dis de quoi qu'y me dit et y me file un gnon sur la gueule alors je ne sais pas ce qui s'est passé mais j'étais à la fois ivre de rage contre ces salauds et drôlement content d'être là et je n'ai même pas eu l'impression d'être forcé par ces sales cons mais plutôt d'agir de moi-même et de me jeter en avant comme quand on sort de chez le barbier et qu'il fait frais et beau j'ai mis ma main sur le bras du type qui avait un genou à terre et qui saignait de partout il m'a regardé vous savez ça je ne peux pas l'oublier il avait les yeux les yeux les yeux mais si clairs si profonds et puis tout à coup j'ai senti je ne sais pas comment dire que c'était lui qui m'aidait plutôt que moi qui l'aidais et il m'a dit quelque chose où il y avait des siècles de siècles  et j'ai fait han et puis han et j'ai mis la croix sur mon épaule et c'était un peu moi j'vous le dis comme si j' marchais dans le ciel au milieu des étoiles."
Jean d'Ormesson, Récit de Simon de Cyrène, dans Histoire du juif errant, Œuvres I, Bibliothèque de la Pléiade, 2015, p. 1128-1129.

Simon de Cyrène n'aide pas à porter la croix du Christ, il la porte lui-même seul.
"En sortant, ils croisèrent un homme de Cyrène, nommé Simon, qu'ils contraignirent à porter sa croix" (Matthieu, 27, 32).
Une mosaïque de la basilique Saint-Apollinaire-le-Neuf de Ravenne montre Simon de Cyrène portant seul la croix du Christ.

mardi 16 juillet 2019

j'ai un faible pour les villes d'hier et les petites places

"Les villes d'hier, quand elles n'étaient pas trop grandes ni trop hautes, que des remparts les entouraient et que les rues étroites, un peu prises de boisson, s'avançaient en titubant, à la va-comme-je-te-pousse, parce qu'il n'y avait pas de voitures ni trop de monde dans le monde, me paraissent plus plaisantes que les villes d'aujourd'hui."
"J'ai un faible pour les places... Je préfère les plus petites, dont on ignore le nom, sur lesquelles on tombe tout à coup, avec un cri de surprise, derrière l'église ou le marché et dont le soleil et l'ombre se disputent les tilleuls, les bancs où dorment des clochards, les tables couvertes de bouteilles de vin ou de tasses de café."
Jean d'Ormesson, La Douane de mer, Œuvres II, Bibliothèque de la Pléiade, 2018, p. 358 et 359.

dimanche 16 juin 2019

citations extraites de l'Histoire du Juif errant

Citations extraites de l' Histoire du Juif errant 
de Jean d'Ormesson, Bibliothèque de la Pléiade

"Le monde avance parce qu'il s'écrit." (p. 1145.)

"Le bon sens, maître de tant d'erreurs." (p. 1146.)

"Un des plaisirs du séducteur est de faire apparaître la femme qui se cache derrière la femme qui se montre." (p. 1163.)

"C'est surtout la jeunesse qui réveille l'expérience." (p. 1166.)

"Une église qui meurt, c'est un peu du ciel qui disparaît sur la terre." (p. 1169.)

"L'or a écrasé de son poids une Église qui avait été construite contre lui." (p. 1182.)

"L'histoire est une machine à enfermer les gens." (p. 1203.)

"Il n'y a de liberté que devant, il n'y a de nécessité que derrière." (p. 1204.)

"L'espace est la forme de la puissance des hommes, le temps est la forme de leur impuissance." (p. 1223.)

"Le souvenir n'est rien d'autre qu'une espèce d'imagination, appuyée sur du réel et bloquée par l'histoire." (p. 1224.)

"La fidélité, par quelque lien obscur, est liée à la mort." (p. 1243.)

"Le premier des fantômes, le premier des revenants, la plus formidable de toutes les forces spirituelles, c'est le souvenir." (p. 1258.)

"Pour survivre et durer - c'est la revanche de la beauté sur la brutalité et la laideur de la vie - , il n'y a que le plus fragile : les sons, les formes, les couleurs et les mots." (p. 1329.)

"Dieu n'est qu'un rêve des hommes." (p. 1363.)

"La clef de l'histoire des hommes est l'insatisfaction." (p. 1366.)

"Rien ne vaut l'amour pour combattre la mort." (p. 1383.)

"Le monde est une marqueterie, un patchwork, une bouillie pour les chats, une auberge espagnole, un tissu de contradictions. Vous pouvez passer votre temps à en rire. Vous pouvez aussi l'admirer. Le plus sage est de faire les deux." (p. 1404.)

"Les pauvres n'en finissent pas d'accoucher d'un avenir qui ne sera jamais à eux. Ils sont la masse de manœuvre d'un monde en trains de se faire et qui les rejettera dès qu'ils l'auront construit." (p. 1413.)

"Autant que par la nécessité, le monde est mené par le hasard, l'accidentel, l'arbitraire. À peu près tout ce que nous faisons, pensons, disons, écrivons relève de l'arbitraire." (p. 1415.)

"Ce qui est éternel, ce n'est pas une vérité qui passe son temps à changer, c'est la décision de s'y tenir et de mourir pour elle." (p. 1416.)

"Il y a toujours un moment où tout ce qui sera nécessaire est encore superflu." (p. 1451.)

"Il n'y a qu'une chose sous le soleil qui mette un terme, pour un temps, à l'écoulement perpétuel : c'est l'amour. L'amour nous fait échapper à l'éternel enchaînement. À l'éternel progrès qui n'est qu'un éternel écroulement. Il nous pousse hors de nous-mêmes. Il brise le cercle infernal. Aimer c'est oublier le monde, le temps qui passe, le malheur d'exister. C'est s'oublier soi-même au profit d'autre chose." (p. 1478.)

mardi 11 juin 2019

Jean d'Ormesson et les églises de Ravenne


Les trois Rois Mages
Stefano Bottari, Ravenna. Basiliques de Sant'Apollinare Nuovo et de Sant'Apollinare in Classe, 1966, p. 8
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"Je vais vous dire quelque chose qui va encore vous faire rire : j'ai envié la foi des constructeurs d'églises. je ne crois à presque rien. Je n'ai pas cru au Galiléen. Je ne sais toujours pas ce qu'est la vérité. J'au vu défiler et mourir les royaumes et les religions, les dogmes et les convictions. Tout le monde répète depuis toujours qu'il n'y a rien d'éternel ni de certain sur cette Terre que je parcours, que tout y passe et que rien n'y dure. Ceux qui ont construit avec moi les églises de Ravenne, ceux qui ont plié et souffert sous les charges trop lourdes, ceux qui sont tombés des échelles et des échafaudages, ceux qui ont péri écrasés sous les blocs de marbre ou sous les pans de murs en train de s'écrouler, ceux qui ont prié devant les autels qu'ils venaient d'édifier ont atteint à ce que les hommes peuvent atteindre de la vérité et de l'éternité. Et qu'importe s'ils se trompaient. Ils croyaient à ce qu'ils faisaient. C'est une définition du bonheur, et meilleure, je crois, que les autres. Quand, assis devant les travaux, sous le ciel d'automne ou de printemps, je les voyais donner leur temps, leur sueur et leur vie à Sant'Apolllinare in Classe, unique vestige aujourd'hui du port détruit de Classis, ou à la basilique San Vitale, avec ses splendeurs byzantines, des rêves que j'aurais dû être le premier et peut-être le seul à chasser me venaient à l'esprit : leur Dieu n'existait pas, ils avaient tort de croire qu'il les avait créés, c'étaient eux qui le créaient et il se mettait à exister parce qu'ils croyaient en lui."

"Le second compagnon dans les temps de Ravenne excellait dans son métier qui consistait à assembler des fragments de pierres dures, d'agate, de porphyre, de marbre, d'onyx, des lapis-lazuli, des morceaux d'émail ou de verre de couleur et de la poussière d'or pour en faire de ces tableaux qui brillent dans le chœur  des églises et que vous appelez mosaïques."

Jean d'Ormesson, Histoire du juif errant, Œuvres I, Bibliothèque de la Pléiade, 2015, p. 1324-1325 et 1327.

mercredi 5 juin 2019

Marcel Proust, la vieille odalisque aux yeux de biche...

"Elle s'appelait Marie. Quelquefois, pour rire ou dans les moments d'impertinence, à cause, je ne sais plus bien, de la chanson de Jacques Brel ou de notre culte pour la vieille odalisque aux yeux de biche, ravagée par le snobisme et par le rhume des foins, qui nous avait tant appris sur le souvenir et le temps et les détours du cœur, je la traitais de Madeleine."

Jean d'Ormesson, Histoire du juif errant, Œuvres I, Bibliothèque de la Pléiade, p. 1134.

mercredi 29 mai 2019

les variétés de poires chez Marcel Proust et chez Jean d'Ormesson

"M. de Charlus lui [Charles Morel] disait impérieusement : "Demandez au maître d'hôtel s'il a du bon chrétien. - Du bon chrétien ? je ne comprends pas. - Vous voyez bien que nous sommes au fruit, c'est une poire. Soyez sûr que Mme de Cambremer en a chez elle, car la comtesse d'Escarbagnas, qu'elle est, en avait. M. Thibaudier la lui envoie et elle dit : "Voilà du bon chrétien qui est fort beau." - Non, je ne savais pas. - Je vois du reste que vous ne savez rien. Si vous n'avez même pas lu Molière... Hé bien, puisque vous ne devez pas savoir commander, plus que le reste, demandez tout simplement une poire qu'on recueille justement près d'ici, la louise-bonne d'Avranches. - La... ?  - Attendez, puisque vous êtes si gauche, je vais moi-même en demander d'autres, que j'aime mieux. Maître d'hôtel, avez-vous de la doyenné des comices ? Charlie, vous devriez lire la page ravissante qu' a écrite sur cette poire la duchesse Émilie de Clermont-Tonnerre. - Non, Monsieur, je n'en ai pas. - Avez-vous du triomphe de jodoigne ? - Non, Monsieur. - De la virginie-ballet ? de la passe-colmar ? Non ? eh bien, puisque vous n'avez rien nous allons partir. La duchesse-d'angoulême n'est pas encore mûre ; allons Charlie, partons."

Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, Le Livre de Poche Classique, 1993, p. 502. 

"Mon grand-père, de tout temps, avait été en matière de poire un amateur et un connaisseur. Il distinguait, à l'apparence, au goût, les yeux fermés, presque à l'odeur et au toucher, la Conférence de la Louise-Bonne, la Doyenné du Comice de la Passe-Crassane, la Duchesse d'Angoulême ou la Comtesse de Paris de la Sucrée de Montluçon, la Bon Chrétien William de la Beurré Hardy."

Jean d'Ormesson, Au Plaisir de Dieu, Œuvres I, Bibliothèque de la Pléiade, p. 978-979.

Marcel Proust est souvent cité et parfois modifié (le petit pan de mur jaune devenant la petite toque de soie jaune dans un long texte cité) dans les œuvres de Jean d'Ormesson. Au sujet des variétés de poires d'Au Plaisir de Dieu, il n'y a pas de doute qu'il faut y voir une référence intentionnelle (un clin d’œil) à Marcel Proust. 

mardi 28 mai 2019

il n'y a qu'une force au monde et elle s'appelle le temps

"Insensés qui ne savez pas ce que j'avais appris aux dépens de ma vie ; qu'il n'y a qu'une force au monde et qu'elle s'appelle le temps. Ah ! comme je l'avais vu frapper autour de moi, ce temps : les vieillards et les enfants, les pierres, les idées, les mœurs, les souvenirs et les dieux. Ce n'était pas assez dire que le temps régnait sur le monde : le monde était le temps. Il était le temps des délices et le temps des douleurs, le temps de la jeunesse qui ne s'occupe pas du temps et qui se figure qu'il ne passe pas, le temps de la pluie et du soleil, des orages, de l'eau si claire autour des îles de la Grèce, le temps des catastrophes et le temps des amours, le temps de la mémoire et le temps de l'oubli. Tout ce qui défilait sous les yeux des générations successives n'était rien d'autre que du temps. Il s'incarnait dans les musées, dans les églises, dans les cimetières, dans les maisons qui s'élevaient et qui se lézardaient, dans les voyages, dans l'argent qui circulait avant de s'accumuler et de circuler à nouveau, avant de fondre et de s'évanouir. Dans la santé qui décline, dans les nuages qui se déchirent ou s'amassent, dans la terre et les arbres, dans les sentiments, dans l'ambition, dans les œuvres d'art et dans la guerre, dans les passions et dans l'histoire."

Jean d'Ormesson, Au Plaisir de Dieu, Œuvres I, Bibliothèque de la Pléiade, p. 1033-1034.

vendredi 24 mai 2019

saint Alexis ... dans La Gloire de l'Empire de Jean d'Ormesson


Saint Alexis
vitrail de Charles-Laurent Maréchal, Metz, 1862
Église Saint-Étienne de Boulay, Moselle
- 
L'histoire-fiction de La Gloire de l'Empire de Jean d'Ormesson :
"En 1077, l'année même de Canossa, pour compenser sans doute sa lutte implacable contre Henri IV d'Allemagne et s'y donner des forces, Grégoire VII, l'un des deux ou trois plus grands, peut-être, des pontifes romains, qui admirait déjà Alexis alors qu'il n'était encore que le moine Hildebrand, prononce par un bref, la béatification de l'Empereur. Aeneas Sylvius Piccolomini, devenu Pie II, envisage de mettre Alexis au rang des saints de l’Église catholique, mais il meurt avant d'avoir pu réaliser ce projet longtemps caressé qui soulève malgré tout, on le devine, des oppositions passionnées. En 1498 enfin, à la prière de sa fille Lucrèce qui nourrit pour le Père des peuples une véritable dévotion, Alexandre VI Borgia, passant outre à tous les scrupules et aux mises en garde, transforme, au cours d'une cérémonie solennelle, la béatification en canonisation. C'est un événement inouï dans les annales de l’Église, l'unique exemple d'un culte de dulie rendu à un non-chrétien. Neuf ans plus tard, Jules II della Rovere confirme par décret la décision de son prédécesseur et fixe au 17 juillet la fête de saint Alexis : elle figure encore aujourd'hui dans le moindre calendrier des postes, sur le mur de toutes les cuisines, au-dessus du four ou de l'évier."

Jean d'Ormesson, La Gloire de l'Empire, Œuvres I, Bibliothèque de la Pléiade, p. 606.

"Et - pièce unique et précieuse - la bulle par laquelle Alexandre VI Borgia proclamait la canonisation de l'empereur Alexis."
Jean d'Ormesson, Au plaisir de Dieu, Œuvres I, Bibliothèque de la Pléiade, p. 773.

lundi 20 mai 2019

toute expression est trahison

"Rien n'est plus difficile que de contraindre les mots à traduire les événements, les idées, les passions, les sentiments. Toute expression est trahison. Nous avons trop vu Saint louis travesti en brigand, Jeanne d'Arc en hystérique, et Staline en père des peuples, la tolérance en violence et la violence en liberté, pour ne pas nous méfier des pouvoirs trompeurs du langage et de l'écriture. Je me sens très capable, moi aussi, de montrer tour à tour la victime dans le criminel et le criminel dans la victime. Et notre âge ne nous a rien épargné de ces lassantes prestidigitations. Donner une image équitable des hommes et de leurs actions est un art presque divin. Plus difficile en tout cas que de briller quelques instants dans la satire ou le plaidoyer."
Jean d'Ormesson en 1974

mercredi 15 mai 2019

"La Bataille d'Andrinople" de Paolo Uccello commentée par Jean d'Ormesson



"Le grand polyptyque d'Uccello - La Bataille d'Andrinople - partagé entre le Louvre, La Nationale Gallery de Londres et le musée des Offices à Florence, a fixé à jamais, dans une splendeur immobile, dans la poésie géométrique des couleurs et des masses, cet instant de tumulte où se dressent et s'abaissent, d'un bout de la toile à l'autre, les piques étincelantes  et où se cambrent et tombent les chevaux roses et gris bleutés, aux croupes énormes, aux mors d'argent. "
Jean d'Ormesson, La Gloire de l'Empire, Œuvres I, Bibliothèque de la Pléiade, p. 515.

Hubert Damisch,  Lucia Tongiorgi Tomasi, Tout l’œuvre peint de Paolo Uccello, Paris, Flammarion, 1972, pl. XXXVI : La Bataille de San Romano (détail ci-dessus). 

samedi 11 mai 2019

Proust, Bergotte et la petite toque de soie jaune

"Un critique ayant écrit que dans La Rencontre d'Alexis et d'Hélène de Piero della Francesca, fresque qu'il adorait  et croyait connaître très bien, une petite toque de soie jaune (qu'il ne se rappelait pas) était si bien peinte qu'elle était, si on la regardait seule, comme une précieuse œuvre  d'art chinoise, d'une beauté qui se suffisait à elle-même, Bergotte partit pour Ascoli Piceno et entra au Palais communal. Dès les premières marches qu'il eut à gravir, il fut pris d'étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l'impression de la sécheresse et de l'inutilité d'un art si factice, et qui ne valait pas les courants d'air et de soleil d'un palazzo de Venise ou d'une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Piero della Francesca qu'il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu'il connaissait, mais où, grâce à l'article du critique, il remarqua pour la première fois le petit page d'Alexis en bleu, que le sable était rose et enfin la précieuse matière de la toute petite toque de soie jaune. Les étourdissements augmentaient, il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu'il veut saisir, à la précieuse petite toque de soie jaune. " C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il, mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme cette petite toque de soie jaune." Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l'un des plateaux, sa propre vie, tandis que l'autre contenait la petite toque de soie si bien peinte en jaune. [...] Il se rappelait : "Petite toque de soie jaune avec un costume bleu, petite toque de soie jaune." Cependant il s'abattit sur un canapé circulaire. Il était mort ¹."
1. Marcel Proust, La Prisonnière. À la recherche du temps perdu, Bibliothèque de la Pléiade, N.R.F., t. III, p. 186-187.

Jean d'Omesson, La Gloire de l'Empire, Œuvres I, Bibliothèque de la Pléiade, p. 379-380. 

mercredi 8 mai 2019

Proust dans "Au revoir et merci" de Jean d'Ormesson


L'histoire du conventionnel et du tableau de David plaisait beaucoup à mon père. Il y retrouvait, entre les histoires de chasse à courre dont mes oncles lui rebattaient les oreilles et les odeurs de foin qui lui faisaient mal comme à Proust, le goût délicieux de l'histoire.

Je ne savais pas encore, à cette époque-là, ce que m'ont appris plus tard Thomas Mann et Proust : tout ce que l'absence de vocation peut offrir de richesses.

Proust, pour qui je me suis pris, plus tard, d'une admiration sans limites, m'ennuyait à mourir. Albertine disparue, que j'avais trouvée dans un coin de la bibliothèque, m'était tombée des mains au profit de Dumas et peut-être de Paul d'Ivoi, et les phrases sublimes : "Longtemps, je mes suis couché de bonne heure..." et "Mademoiselle Albertine est partie ! Comme la douleur va plus loin en psychologie que la psychologie!..." n'avaient pas encore trouvé le chemin d'un cœur sec et borné.

J'avais beau me souvenir pour me consoler un peu, du mot de Proust qui voyait "le sel de la terre" dans la race des nerveux, je rougissais de mon insignifiance et de mes incapacités.

Quand je lisais un bon livre, mon envie balançait longtemps entre insatisfaction douloureuse et l'indifférence consolatrice. J'avais mal. C'était trop beau. Je fermais le livre. Je le rouvrais. Ah ! comme Mme Verdurin, dans Proust, qui cachait son visage dans ses mains quand la musique l'émouvait, je ne savais plus quoi faire, où me mettre, où me dissimuler. 

On m'avait rebattu les oreilles avec le miel de la littérature fait de la vie de chaque jour, et les paperolles de Proust, indéfiniment rajoutées comme les becquets-gigognes du génie, me fascinaient dans leur désordre d'où naissait une cathédrale.

J'allais jusqu'à envier Proust, enterré dans sa chambre, tous les violets fermés, entre son génie et ses fumigations.

J'avais longtemps rêvé à ces noms merveilleux pleins de promesses de bonheurs et de révélations : Malaga, Ibiza, Ponza, Taormina, Erice, Cortina d'Ampezzo, Ravello, Positano, Mykonos, Dubrovnik, Corfou, Épidaure ou Santorin. Comme le nom de Venise pour Proust,chacune de ces villes avait pour moi sa couleur, sa saveur, son charme propre, et quelque chose de mystérieux et d'indéfinissable où tous mes mythes se retrouvaient pêle-mêle : le départ, le soleil, l'amour et les promesses enfin tenues.
Une organisation d'étudiants, je crois, m'emmena à Rome pour la première fois. Proust m'étais tombé des mains à ma première lecture. Dans ma sottise incurable, je passai ainsi à dormir, écœuré par le tourisme et par l'archéologie, mes deux ou trois premiers séjours dans cette ville que j'allais tant aimer et dont l'épithète d'éternelle me faisait alors ricaner.

Il s'évertuait à me persuader, avec beaucoup de culture et de gentillesse, de le laisser m'initier. La légion thébaine, Alcibiade et Platon, Verlaine et Rimbaud, Vautrin et Rubempré, Charlus et Jupien, la liberté chez l'homme et l'absence d'une finalité dans la nature, tout y passait.

Je crois de tout mon cœur autant et plus à la vérité de la littérature qu'à celle de la réalité. Adolphe, Justine, Vautrin, Julien Sorel, Odette Swann et Aurélien et même la princesse de Clèves er Chimène sont plus vrais pour moi que Jules Siegfried, le père d'André, ou Waldeck-Rousseau.

Tout le monde se souvient de cette histoure célèbre de Balzac en train de mourir réclamant Brianchon à son chevet : c'était l'illustre et imaginaire médecin de La Comédie humaine. Et à la fin de Sodome et Gomorrhe, le baron de Charlus, héros de roman lui-même, mais plus réel que nous tous, raconte qu'un de ses amis avait fait cette réponse à qui lui demandait quel événement l'avait le plus affligé dans la vie : "La mort de Lucien de Rubempré dans Splendeurs et misère des courtisanes."

L'homme est un être double, triple, multiple. Il n'est même pas comme une statue dont on peut voir plusieurs profils. Chacun des spectateurs crée son propre profil. À la limite, il n'existe plus. Il est reconstruit chaque fois par ceux qui l'aiment, ceux qui en parlent, ceux qui le détestent, ceux qui le connaissent ou le méconnaissent. C'est ce qu'illustre si bien notre littérature d'aujourd'hui avec ses diptyques et ses triptyques, ses éclairages successifs, ses tentatives d'investissement, ses vains efforts pour cerner, sa poursuite pathétique d'une objectivité impossible. Vautrin, dans Balzac, est masqué et travesti. Il se déguise et disparaît pour reparaître à nouveau : il est déjà méconnaissable, mais enfin il est encore reconnaissable. C'est toujours un même personnage qui subsiste et se perpétue sous les traits de Jacques Collin, de Trompe-la-Mort, du trésorier des trois bagnes, du chef de la Sûreté, de William Barker, de M. de Saint-Estève, de Vautrin, de l'abbé Carlos Herrera. Les masques chez Proust appartiennent en revanche déjà à l'être même : les visages sont leur propre masque. Charlus et Saint-Loup et la fille de Vinteuil et Albertine elle-même, avec les nouveautés de son vocabulaire, apparaissent tout à coup sous les aspects les plus improbables. On hésite à les reconnaître tant leur transfiguration est prodigieuse : ce sont les Fregoli du temps qui passe et de la fascination sexuelle. Les années et la chair fraîche les transportent hors d'eux-mêmes : ils n'ont même plus à se déguiser. Ils luttent au contraire contre les mutations qui les transforment malgré eux.

Il me semble assez fou de croire que certains hommes sont supérieurs à d'autres, en savent plus long que d'autres, sont faits pour diriger les autres. Imaginer non seulement Alexandre ou Aristote, mais Pasteur ou Einstein, et peut-être même Chateaubriand et Proust (mais pour ceux-ci, quand même, ah ! j'hésite un peu) plus sages qu'un pâtre goitreux des Alpes qui ne connaît pas les règles du jeu, les consulter sur le sens de l'existence ou sur les fins dernières de l'homme, et sans doute sur n'importe quoi, sauf sur les quelques illuminations qui à juste titre ont fait leur grandeur, m'a toujours paru bouffon. Il y a de quoi se consoler ainsi des destins les moins glorieux : c'est ce que je fais. Puisqu'il faut en finir avec les mythologies, avec les grands destins, avec toutes les formes de la supériorité, autant accepter d'être heureux. Le bonheur est une résignation.

vendredi 13 juin 2014

les étonnements de Jean d'Ormesson

"Je suis étonné d'être en vie, je n'en reviens pas que le soleil se lève le matin ; je suis stupéfait d'écouter l'andante du Concerto 21 de Mozart. L'éternité, le temps, l'histoire me remplissent d'étonnement."
Petit extrait d'une interview de Jean d'Ormesson à la suite de la publication de son dernier livre : Comme une chance d'espérance, Éditions Héloïse d'Ormesson.
L'andante en fa majeur du Concerto pour piano n° 21 de Mozart est pour moi le plus beau mouvement lent de Mozart. Un chant serein et tendre, une paix profonde, une douce lumière d'automne, avec un rythme légèrement obsédant qui étire le temps vers l'éternité.

vendredi 5 octobre 2012

j'aime l'âne si doux de Rembercourt-sur-Mad


Un joli petit âne de Rembercourt-sur-Mad, Meurthe-et-Moselle
-
" J'aime l'âne si doux
marchant le long des houx.

Il prend garde aux abeilles
et bouge les oreilles ;

et il porte les pauvres
et des sacs remplis d'orge.

Il va, près des fossés,
d'un petit pas cassé.

Mon amie le croit bête
parce qu'il est poète.

Il réfléchit toujours.
Ses yeux sont en velours.

Jeune fille au doux cœur,
tu n'as pas sa douceur :

car il est devant Dieu
l'âne doux du ciel bleu. "

Francis Jammes (Tournay 1868 - 1938)
-
"Avec leur air si triste, les ânes, chers à Apulée, à Buridan et à Francis Jammes, ont toujours été pour moi des modèles de sagesse et de résignation à notre destin inexorable."
Jean d'Ormesson, Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, dans Œuvres II, Bibliothèque de la Pléiade, p. 1378.