Affichage des articles dont le libellé est Sansal (Boualem). Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Sansal (Boualem). Afficher tous les articles

mardi 2 juin 2026

jeudi 28 août 2025

Emmanuel Macron n'a pas répondu à une lettre des sœurs Sansal

En avril, vous [Sabeha, fille de Boualem Sansal] avez publié avec votre sœur une lettre ouverte à Emmanuel Macron dans Le Figaro. Avez-vous reçu une réponse ? Quatre mois plus tard, quels liens entretenez-vous avec les autorités françaises ?

Ni moi, ni notre famille, ni même le comité de soutien international n’avons reçu la moindre réponse. Kamel Bencheikh, écrivain et ami de mon père, a adressé une nouvelle lettre au président de la République française, lettre publiée dans le JDD le 30 juin 2025. Elle rappelait la gravité de la situation, le symbole qu’incarne mon père pour la liberté d’expression, et la responsabilité morale qui incombe à la France, pays qui a souvent salué son œuvre et sa voix courageuse et qui lui a attribué la nationalité française, signe de reconnaissance s’il en est, voici déjà plus d’un an. En tant que tel, la France lui doit protection.

Pourtant, malgré notre démarche publique, officielle et respectueuse, il n’y a eu aucune réaction. Pas un mot, pas un signe, pas même une reconnaissance de réception. Ce silence, venant du pays des droits de l’homme, nous blesse profondément. Nous ne faisons pas d’ingérence. Nous demandons simplement une parole claire, un geste de solida­rité envers un écrivain qui a tant contribué au dialogue entre les deux rives de la Méditerranée et dont l’unique « faute » est d’avoir dit la vérité. Ce mutisme ajoute à notre sentiment d’abandon. Il montre aussi combien la défense de la liberté d’expression, lorsqu’elle touche aux équilibres diplomatiques, reste fragile et conditionnelle. 

Extrait du Figaro du jeudi 28 août 2025

samedi 16 août 2025

emprisonné depuis neuf mois, Boualem Sansal nous parle à travers ses romans


 Emprisonné depuis neuf mois, Boualem Sansal nous parle à travers ses romans

Du Serment des barbares au Village de l’Allemand, Boualem Sansal a dénoncé les secrets du pouvoir algérien et la force des idéologies qui combattent la liberté. Ces lectures s’imposent pour saisir ce dont est victime l’écrivain, emprisonné depuis le 16 novembre dernier, estime le fondateur du comité de soutien à Boualem Sansal *.

Depuis neuf mois ce 16 août, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal est détenu en prison par le régime algérien. Tout a été dit, écrit, dénoncé des motifs fallacieux qui ont présidé à son arrestation, à son incarcération, aux conditions scandaleuses de son procès. Tout a été dit, écrit, dénoncé des abus dont il est la victime. Tout a été dit également des faiblesses initiales et trop durables de la réponse française à ce scandale continu que constitue l’emprisonnement d’un homme pour ses idées. Tout a été dit, écrit, dénoncé des provocations agressives et incessantes du pouvoir algérien. Et tout continuera à être dit, écrit, dénoncé jusqu’à ce que la justice triomphe. Pourtant une question demeure, aussi lancinante que préoccupante. Pourquoi l’intolérable situation dans laquelle l’État policier d’Alger a plongé le romancier donne lieu à une mobilisation aussi relative et parfois même dans certains cercles à une acceptation complice ?

C’est vrai en France comme cela l’est aussi dans de nombreuses capitales européennes. Il fut une époque où la dissidence, a fortiori quand il s’agissait d’une dissidence littéraire, nonobstant quelques poches de compromission, suscitait un bien plus large élan d’indignation et de solidarité. En France, terre littéraire s’il en est une, où la littérature a longtemps été considérée comme une valeur suprême se confondant avec l’expression même de la liberté ; terre d’impertinence et de critique, où la figure de l’intellectuel s’est forgée dans des combats incessants en faveur du juste, d’une certaine conception de l’humanité et de la vérité, l’affaire Sansal reste d’abord et essentiellement un sujet diplomatique - ce qu’elle ne manque pas d’être en raison du poids de l’histoire traumatique de la relation franco-algérienne, mais ce à quoi elle ne saurait être réduite. Elle va bien au-delà, car elle touche non seulement à un nerf existentiel de notre époque et de ses conflits mais aussi aux fondements de nos sociétés de libre arbitre et de libre critique.

Pour comprendre le destin dramatique de l’otage d’Alger, il faut suivre de près les linéaments de son œuvre romanesque, qui est toute d’introspection de ce que signifie l’enfermement algérien, qui n’est rien d’autre que celle d’un pouvoir qui, comme tout pouvoir autocratique, ment à sa société, ment à ses partenaires internationaux et se ment in fine à lui-même. Dès son premier roman, paru en 1999, Le Serment des barbares, Sansal divulgue les secrets de famille sur lesquels s’est bâti ce pouvoir, sur lesquels il s’est reproduit à travers le prisme de l’effroyable guerre civile des années 1990, et sur lesquels il a imposé toujours plus son injonction narrative à l’ancienne puissance coloniale.

Plus encore, Sansal, avec la prescience de celui qui voit plus loin que le filtre aveuglant de l’immédiat, y a décelé de manière impressionniste la projection de ce qui pourrait arriver de ce côté-ci de la Méditerranée si nous refusions de voir ce que le réel laisse monter comme menaces. Lanceur d’alerte, il dissèque le premier la dangereuse imprégnation islamiste qui s’infiltre au jour le jour dans nos vieilles nations libres et émancipées. L’extraordinaire « va-et-vient » mémoriel que dessine peut-être son ouvrage le plus limpide, Le Village de l’Allemand est de cette veine, qui avertit que le passé maléfique, proche, peut à tout moment se réincarner sous une autre forme. Du nazisme d’hier à l’islamisme d’aujourd’hui, il existe une continuité s’abreuvant par des cheminements différents à la même source : la volonté de dominer au nom de la détestation de la liberté. Et la force de ces idéologies mortifères consiste à parier sur nos renoncements, nos accommodements, en quelque sorte nos lâchetés.

Cette vérité, comme toutes les vérités, n’est certainement pas bonne à dire, mais sa fulgurance tragique reste coincée dans les mailles incapacitantes du déni. C’est à l’épreuve de ce constat qu’il faut appréhender d’abord les propos honteux proférés par certains responsables politiques qui, non contents de ne pas condamner l’abomination de son arrestation, ont relayé l’infâme propagande d’Alger, ou les non-dits des autres pour lesquels cet embastillement d’un écrivain, âgé, malade, ne soulève pas la moindre once d’empathie.

Le halo politico-médiatique maintenu contre vents et marées par le Comité de soutien se heurte souvent à une forme d’indifférence ou de scepticisme dont il faut percer les ressorts. Ne sachant plus ce que nous sommes, d’où nous venons et où nous voulons aller, nous préférons ignorer au mieux ou au pire dénigrer. De ce point de vue, la quasi-inexistence de la réaction des milieux culturels, comme le fit opportunément observer David Lisnard au moment du Festival de Cannes, est bien plus que le syndrome d’une léthargie : elle relève d’une abdication, voire d’un retournement contre tout ce qui a contribué à la lente gestation de l’humanisme français, qui, de Rabelais comme de Montaigne et même avant ceux-ci, en passant par Voltaire, jusqu’à Camus, a voulu que, face à la conscience opprimée, le réflexe de défendre celle-ci soit toujours à la hauteur de cet héritage. In fine, ce trou d’air dit quelque chose aussi et surtout du déclassement de l’homme de l’écrit dans un temps où l’on n’a jamais autant griffonné et aussi peu lu que transmis.

La littérature dans la conscience nationale et aussi européenne n’est plus ce qu’elle fut. Et, quand cette littérature est une littérature de divulgation, de combat à rebrousse-poil des conformismes dominants, des irénismes falsificateurs, des amnésies culturelles, elle révèle dans toute son étendue ce que le penseur américain Allan Bloom voyait surgir dans les brumes finissantes du dernier quart du XXe siècle : le désarmement de l’âme, qui n’est que le témoignage de la crise de la culture générale sans laquelle le monde passé, présent et à venir ne peut être compris, défendu et sauvé.

L’encyclopédisme de Sansal, qui jaillit dans toute son œuvre, est aux antipodes du dessèchement postmoderne. C’est ce salutaire viatique que nous défendons aussi en défendant celui qui, en épilogue de son tout premier ouvrage, nous livre les clés de cette lucidité périlleuse à laquelle l’homme de bien doit s’exposer pour ne pas perdre le sens de la vérité : « L’histoire n’est pas l’histoire quand les criminels fabriquent son encre et se passent la plume. Elle n’est que la chronique de leurs alibis. Et ceux qui la lisent sans se brûler le cœur sont de faux témoins. » Arnaud Benedetti

* Rédacteur en chef de la « Revue Politique et parlementaire » et professeur associé à l’université Paris-Sorbonne, Arnaud Benedetti est le fondateur du comité de soutien à Boualem Sansal.
Article du Figaro.


vendredi 15 août 2025

la lettre de Boualem Sansal depuis sa prison d'El-Harrach, Alger

"Mes amis,
Si cette lettre vous parvient, c'est que malgré les murs, les verrous et la peur, il existe encore des brèches par lesquelles la vérité peut se faufiler. Je vous écris depuis une cellule où l'air se fait rare, où la lumière n'entre que pour rappeler aux prisonniers qu'ils sont toujours en vie, mais jamais libres.
Je ne suis ni le premier ni le dernier à subir l'arbitraire du régime algérien. Ici, la prison n'est pas un lieu exceptionnel réservé aux criminels, mais un outil banal de gouvernance. La dictature enferme comme on respire : sans effort, sans honte. On enferme les journalistes, les militants, les écrivains... et parfois même ceux qui n'ont rien dit, juste pour servir d'exemple.
Ma faute ? Avoir persisté à croire que les mots pouvaient sauver ce pays de ses propres démons. Avoir écrit que l'Algérie ne se résume pas à un drapeau et un hymne, mais qu'elle est d'abord un peuple qui mérite dignité et justice. Avoir refusé que l'histoire se répète, que la corruption et la violence continuent de tenir le haut du pavé.
Je souffre, oui. Mon corps me trahit, la maladie grignote mes forces, et le régime espère que je partirai en silence. Mais qu'ils se trompent ! Ma voix, même enchaînée, ne leur appartient pas. Si elle peut encore atteindre l'extérieur,  c'est pour dire ceci : ne croyez pas à leur façade de respectabilité. Ce pouvoir n'est pas un État, c'est une machine à broyer.
À la France, je m'adresse sans détour. Vous avez été ma deuxième patrie, mon refuge intellectuel. Vous qui vous proclamez patrie des droits de l'homme, souvenez-vous que ces droits ne s'arrêtent pas aux rives de la Méditerranée. Les gouvernements passent, les diplomaties calculent, mais les principes, eux, doivent tenir bon. Ne baissez pas les bras, ne sacrifiez pas vos valeurs sur l'autel des intérêts économiques ou des alliances de circonstances.
Je ne demande pas ma liberté par charité, mais au nom de tout ce qui fonde une société humaine : la justice. Si vous cédez aujourd'hui devant un régime qui se croit intouchable, demain, d'autres prisons se rempliront, d'autres voix s'éteindront.
Aux Algériens, mes frères et sœurs,  je dis : tenez bon. La peur est une prison plus vaste que celle où je me trouve, et elle est plus difficile à briser. Mais je sais qu'un jour, le mur tombera. Les dictateurs finissent toujours par tomber.
Quant à moi, je continuerai à écrire, même si mes pages restent cachées sous ce matelas de prison. Car l'écriture, c'est la seule liberté qu'ils ne peuvent pas confisquer, et c'est par elle que nous survivrons." 

dimanche 16 mars 2025

une anaphore de Boualem Sansal dans Le Village de l'Allemand

"Derrière la logique froide du mécanisme était le mystère virulent de la mort qui étreignait le camp, il y avait les lois abominablement injustes du hasard qui, ici plus qu'ailleurs, accompagnait chaque instant le détenu, qui l'observait, qui faisait que le choix pour telle corvée, telle punition, se portait sur lui, une fois de plus, qui faisait que la maladie le frappait lui plutôt qu'un autre et cela signifiait la mort immédiate ; il y avait cette magie des choses qui voulait que des incidents anodins, nés à la marge, se mettent subitement à s'enchaîner les uns aux autres pour venir comme une grosse catastrophe enrayer la superbe et inaltérable machine, affolant ses maîtres, les humiliant jusqu'au sommet, libérant en contrecoup de terribles colères, des actes gratuits, des châtiments en cascade, et des jours et des semaines de privation ; il y avait le mystère du temps qui s'étirait à l'infini, jusqu'à anéantir toute volonté, tout espoir, tout regret même, puis se contractait subitement, étranglait son monde, mettait de la précipitation dans le moindre mouvement, se faisait garrot impitoyable rendant chaque minute plus lourde, chaque seconde plus incertaine ; et il y avait le climat et ses humeurs, et ses tortures, la rumeur et ses fièvres, il y avait la promiscuité et sa honte, et ses réactions épidermiques, il y avait la faim, perpétuelle, délirante, et les odeurs qui soulèvent le cœur, il y avait la terrible perte de conscience morale qui faisait du déporté le pire ennemi du déporté,  chacun ayant scellé une alliance avec la faim, l'instinct de survie et la folie, et il y avait ces innombrables petites choses du quotidien qui pouvaient à tout moment prendre une tournure tragique ; mon Dieu quel drame qu'une chaussure volée ou un bonnet égaré en hiver, un regard de trop sur un officier, une seconde d'inattention,  une gamelle qui se fend, une foulure au pied, une dysenterie, une lombalgie, une plaie qui s'infecte ; il y avait cette tension épuisante pour toujours paraître en état de travailler et ne jamais éveiller le soupçon ; il y avait ce malstrom que l'on portait dans sa tête vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ces angoisses purulentes, ces questions sans fin, des exaltations morbides, des peurs d'enfants, des besoins lancinants, des rêves impossibles, des souvenirs fugaces d'une autre vie, dans un monde où existerait un soleil, où le jour et la nuit sont une grâce que l'on partage avec d'autres."
Boualem Sansal, Le Village de l'Allemand ou le Journal des frères Schiller, Gallimard, 2008, p. 240-241. 

vendredi 28 février 2025

Lisa Romain, Boualem Sansal à l'épreuve du réel


 Lisa Romain, Boualem Sansal à l'épreuve du réel
 Éditions du Cerf, janvier 2025, 640 pages
-
Spécialiste éminente de Boualem Sansal, Lisa Romain montre comment il a façonné une littérature de l’indicible, malgré le doute, les obstacles et le silence. Comment il a forgé un discours engagé, en liberté. Ses romans, ses essais, ses nouvelles, tous récompensés de nombreux prix, témoignent de ce souci du réel, de cette conscience de l’histoire et de cette quête toujours renouvelée de la vérité.
Boualem Sansal prend le lecteur à témoin et s’en remet à lui. Écoutons-le en retour. Voici le message d’une grande conscience de notre temps.
Agrégée de lettres modernes et docteure en littérature de l’université de Lille, Lisa Romain a consacré sa thèse à l’œuvre littéraire de Boualem Sansal.

mardi 18 février 2025

Boualem Sansal : l'histoire n'est pas l'histoire quand...

"L'histoire n'est pas l'histoire quand les criminels fabriquent son encre et se passent la plume. Elle est la chronique de leurs alibis. Et ceux qui la lisent sans se brûler le cœur sont de faux témoins." 
Boualem Sansal, Le Serment des barbares, Folio Gallimard, p. 461.

samedi 15 février 2025

notre drame, nous Français

"Le drame, le vrai drame, ce n'est pas seulement, ce n'est pas tant d'être à genoux, c'est d'oublier qu'on est à genoux." Boualem Sansal

lundi 3 février 2025

Boualem Sansal avait-il prévu ce qui devait lui arriver ?

 "J'ai le bonheur d'avoir une famille vivante, un F3 en règle qui ne saurait exciter la convoitise des grands, un salaire au-dessus du smig, une caisse qui roule sans fumer, une santé qui se tient, un tabouret au Bar des Amis, et même, tiens, je l'avoue sans plus de détails, deux trois relations hyperpuissantes, ce qui m'aide à surmonter mon angoisse de me retrouver un jour la cible d'un complot administratif, délogé de force, muté en zone de combat, accusé de terrorisme, séparé des miens. Certaines nuits je n'en dors pas."
Boualem Sansal, Dis-moi le paradis, Gallimard, 2003, p. 119-120.

Boualem Sansal, arrivé à Alger le 16 novembre 2024, a été arrêté par la police algérienne et plus tard mis en prison.

mercredi 22 janvier 2025

et si on lisait enfin Boualem Sansal

 Et si on lisait enfin les romans de Boualem Sansal ?

 

Camille Latil publié le 17 janvier 2025 dans Philosophie magazine

Alors que son arrestation il y a près de deux mois à son arrivée à Alger, pour « atteinte à l’unité nationale », a fait l’objet de vives tensions et controverses entre l’Algérie et la France, nous vous proposons une lecture de ce romancier voltairien et orwellien, qui emprunte au conte et à la fiction d’anticipation pour mieux interroger, grâce à l’imagination, les menaces, complices, de l’autoritarisme et de l’islamisme.

Si, officiellement, ce sont les prises de position de Boualem Sansal sur le Sahara occidental et les frontières de l’Algérie qui sont les motifs de son incarcération pour « atteinte à l’unité nationale », sa critique du régime et de l’islam dès ses premiers romans lui valent depuis longtemps les foudres du pouvoir local. Pour y voir plus clair, croisons la lecture de trois de ses ouvrages, portant précisément sur l’Algérie à travers les époques : Le Village de l’Allemand (2008), Rue Darwin (2011) et 2084. La fin du monde (2015). À travers la fiction, Boualem Sansal questionne le mythe d’une Algérie moderne et ouverte, et cherche à déconstruire les discours religieux et autoritaires des autorités algériennes comme ceux des islamistes. Les références aux contes de ses romans offre au romancier la possibilité de faire vivre ses idées politiques à travers la fiction, rappelant avec force l’impétueux pouvoir des mots, de la langue et de l’imagination.

 Un conteur « à la Voltaire »

Il y a dans l’écriture de Boualem Sansal quelque chose du conte, posant sur la réalité un regard merveilleux mais non moins tragique. Le romancier décrit des mondes où le mystère et la légende s’entrecroisent continuellement avec l’histoire de l’Algérie. Le roman Rue Darwin plonge le lecteur dans l’histoire d’une famille déchirée par les maux de l’Algérie des années 1950 à aujourd’hui, qu’il s’agisse de la corruption, de la pauvreté ou de la violence : « Et puis les choses sont ainsi au pays, brutales et incompréhensibles, on y vit comme on vivait dans les temps médiévaux, dans l’effroi et le grouillement de la misère. » Dans ce roman, la figure presque mystique de la grand-mère et les ombres de l’enfance du personnage principal Yazid, participent à cette ambiance mystérieuse. L’écriture vagabonde de l’auteur nous amène, de digression en digression, à retrouver l’oralité du conte. Sous la plume de Sansal, le mythe de la famille parfaite s’effondre tout comme celui d’une Algérie heureuse et moderne.

... /...

elles sont mortes emmurées


Nous avions l'âge de nos poupées
Nous rêvions de splendeurs
L'éternité nous tenait dans la main
Et la magie emplissait le monde.

Sans le voir
Sans le savoir
Nous sommes mortes 
Emmurées.

Ainsi est la Loi
Allah soit loué
Et périssent en enfer
Les défenseurs de la Vérité !

Boualem Sansal, Harraga, Gallimard, 2005, p. 92-93.

mardi 21 janvier 2025

mardi 29 mars 2022

le Gkabul, vous connaissez ?

"La religion, c'est vraiment le remède qui tue.
L'histoire du Gkabul avait un temps intéressé Toz. Il était né dedans, il ne le voyait pas, le Gkabul était l'air qu'il respirait, l'eau qu'il buvait, et il le portait dans sa tête comme on portait son burni sur le dos. Mais très tôt il s'était senti mal, à l'école déjà il découvrait que l'enseignement public était une calamité, source de toutes les calamités, une chose si insidieuse, imparable et implacable comme la mort. Elle faisait de lui, avec un vrai engouement de sa part, un petit directeur de conscience compulsif et hargneux, avaleur de contes noirs et de légendes gamines, réciteurs de versets abracadabrantesques, de slogans obtus et d'anathèmes insultants, et pour l'exercice physique, un parfait exécuteur de pogroms et de lynchages en tout genre. Il ne restait plus de temps ni d'attention pour le reste, les matières facultatives, la poésie, la musique, la poterie, la gymnastique... En étudiant un peu le Gkabul pour corriger la marche et se rééduquer, il perdit et l'espoir et l'espérance, le Gkabul n'était pas pour éveiller le malheureux, il était un lest pour le couler par le fond, et l'école n'y était pour rien, la pauvre dame enseignait ce qu'on lui donnait à enseigner et elle le faisait plutôt bien, rares étaient les survivants. Il était trop tard le Gkabul avait diffusé son hypnose dans le corps et l'âme profonde du peuple et régnait sur lui en maître absolu."
Boualem Sansal, 2084 : La fin du monde, Folio Gallimard, 2017, p. 299-300.