" Ah ! le beau temps ! Ces beaux jours de la vie de province ne reviendrons plus... C'est fini... bien fini !..
La débâcle commença vers la fin de 1843, lorsque parurent les Mystères de Paris, d'Eugène Sue.
Non seulement toute la population, mais tout le collège se mit à lire cet ouvrage.
Ce fut une véritable fureur ; on n'avait jamais connu à Sainte-Suzanne [Phalsbourg] les magnificences du monde, les horreurs de la capitale, toutes ces choses d'amour, de joies secrètes, de terreur, qui vous donnent la chair de poule et qui vous bercent en même temps, - selon l'expression de M. Petit-Didier, notre professeur de quatrième, - qui vous bercent d'ineffables voluptés.
C'était du nouveau ; le cabinet littéraire de mon grand-père Étienne, sur la place des Acacias, se vit envahi tout à coup par l'élite de la société.
Le grand-père louait les Mystères de Paris cinq sous le volume [parution en 10 volumes] ; on se les arrachait ; les jeunes dames et les messieurs ne parlaient plus que du Chourineur, du Maître d'école, de la Chouette, de Tortillard... et puis du vicomte de Saint-Remy... que sais-je ?
Tout était bouleversé de fond en comble ; et c'est alors que notre maître de dessin, M. Brusquet, jusqu'à ce jour assez modeste et raisonnable, eut l'idée extraordinaire de faire le Cabrion [le farceur Cabrion qui a comme pâtiras M. Pipelet] à Sainte-Suzanne et de chercher des Pipelets dans tous les coins."
Erckmann-Chatrian, Le grand-père Lebigre. Contes et romans nationaux et populaires, tome 12, Paris, Pauvert-Ramsay-Tallandier, 1990, p. 2-3.
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