"Quoique nous n'ayons que le seul terme de blanc pour exprimer la couleur blanche, la nature nous en présente de bien des sortes. La peinture sur ce point est aussi aride que la langue.
J'ai ouï raconter qu'un fameux peintre d'Italie se trouva un jour fort embarrassé pour peindre dans un tableau trois figures habillées de blanc ; il s'agissait de donner de l'effet à ces figures vêtues uniformément, et de tirer des nuances de la couleur la plus simple et la moins composée de toutes. Il jugeait la choses impossible, lorsqu'en passant dans un marché au blé, il aperçut l'effet qu'il cherchait. C'était un groupe de trois meuniers, dont l'un était sous un arbre, le second dans la demi-teinte de l'ombre de cet arbre, et le troisième aux rayons du soleil ; en sorte que, quoiqu'ils fussent tous trois habillés de blanc, ils se détachaient fort bien les uns des autres. Il peignit donc un arbre au milieu des trois personnages de son tableau ; et en éclairant l'un d'eux des rayons du soleil, et couvrant les deux autres des différentes teintes de l'ombre, il trouva le moyen de donner différentes nuances à la blancheur de leurs vêtements. Au fond, c'était éluder la difficulté plutôt que la résoudre. C'est, en effet, ce que font les peintres en pareil cas. Ils diversifient leurs blancs par des ombres, des demi-teintes et des reflets ; mais ces blancs ne sont pas purs, et sont toujours altérés de jaune, de bleu, de vert, ou de gris. La nature en emploie de plusieurs espèces, sans en corrompre la pureté, en les pointillant, les chagrinant, les rayant ou les vernissant, etc... Ainsi les blancs du lis, de la marguerite, du muguet, du narcisse, de l'anemona nemorosa, de l'hyacinthe, sont différents les uns des autres. Le blanc de la marguerite a quelque chose de la cornette d'une bergère ; celui de l'hyacinthe tient de l'ivoire ; et celui du lis, demi-transparent et cristallin, ressemble à de la pâte de porcelaine. Je crois donc qu'on peut rapporter tous les blancs produits par la nature ou par les arts à ceux des pétales de nos fleurs. On aurait ainsi dans les végétaux une échelle des nuances du blanc le plus pur."
Bernardin de Saint-Pierre, Études de la nature, Paris, Firmin Didot Frères, 1853, p. 216-217.
À propos du blanc des Japonais :
"Dans la sensibilité japonaise, il importe parfois moins de savoir si l'on a affaire à du bleu, à du rouge ou à toute autre coloration, que de savoir si l'on est en présence d'une couleur mate ou d'une couleur brillante. Là réside le paramètre essentiel. il existe ainsi plusieurs blancs, portant dans le lexique ordinaire des noms différents et s'étageant du mat le plus terne jusqu'au brillant le plus lumineux. L’œil occidental, contrairement à l’œil japonais, n'est pas toujours capable de les distinguer ; et le vocabulaire des langues européennes est dans la gamme des blancs beaucoup trop pauvre pour pouvoir les nommer."
Michel Pastoureau, Bleu. Histoire d'une couleur, Points Histoire, 2002, p. 164-165.
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