"Je ne retournerais pas à trente ou quarante ans pour tout l'or du monde et pas à vingt ans pour tout l'or de l'univers. Il est très agréable de vieillir. La diminution des forces physiques est un enchantement. C'est l'apprentissage de la mesure : l'eau qu'on est obligé de mettre dans son vin délivre le goût de l'habitude de la violence. Vient un moment où l'on jouit d'un milligramme, quand il fallait avant des tonnes. Comme il est grand alors le monde des délicatesses qu'on découvre, et d'usage courant. Le temps fuit autour de vous comme un torrent rapide. L'année commence, passe et finit. C'est qu'il n'y a pas une seconde d'ennui. Ce qu'on bâfrait sans parvenir à satiété, on le déguste sans pour autant parvenir ou vouloir parvenir désormais à cette satiété qui est, on le sait alors, la fin du bonheur. Ce qui n'avait qu'une saveur générale fourmille de saveurs particulières. De tous les côtés les infirmités interposent des freins puissants : on n'a même plus besoin de sagesse."
Jean Giono, "Sur la vieillesse", dans Les Terrasses de l'île d'Elbe, Gallimard,1976, p. 52-53. Chronique écrite en 1963.
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