mardi 31 mars 2020

la parodie d'une page de Théophile Gautier par les frères Goncourt

La parodie truculente de la page où d'Albert évoque le bonheur suprême dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier, par d'Edmond et Jules de Goncourt dans Charles Demailly.

Telle est cette page de Gautier : "Voici comme je me représente le bonheur suprême : -  c'est un grand bâtiment carré sans fenêtres au dehors : une grande cour entourée d'une colonnade de marbre blanc, au milieu une fontaine de cristal avec un jet de vif-argent à la manière arabe, des caisses d'orangers et de grenadiers posées alternativement ; par là-dessus un ciel très bleu et un soleil très jaune ; - de grands lévriers au museau de brochet dormiraient ça et là ; de temps en temps des nègres pieds nus avec des cercles d'or aux jambes, de belles servantes blanches et sveltes, habillées de vêtements riches et capricieux, passeraient entre les arcades évidées, quelque corbeille au bras, ou quelque amphore sur la tête. Moi, je serais là, immobile, silencieux, sous un dais magnifique, entouré de piles de carreaux, un grand lion privé sous mon coude, la gorge nue d'une jeune esclave sous mon pied en manière d'escabeau, et fumant de l'opium dans une grand pipe de jade."


 (photo egyptophile.blogspot.com)

Il est très possible que Théophile Gautier se soit inspiré du tableau d'Horace Vernet (1789-1863), Le Massacre des mamelouks dans le château du Caire, où est représenté Méhémet-Ali, assis sur des tapis, un grand lion sous son coude droit, et fumant le narguilé.

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Voici la parodie du petit eldorado (1) de Gautier par les Goncourt :
"Quand je voudrais être heureux, je le serai dans un jardinet, un tout petit morceau de terre bien borné et sans vue. J'aurai là-dedans une énorme citrouille assise par terre, sous un parasol de grandes feuilles, avec sa tige verte enroulée comme le tuyau de pipe d'un pacha accroupi..., j'aurai une pièce d'eau faite d'une moitié de tonneau ; sur l'eau nageront de ces petites lentilles vertes, au milieu des quelles sauteront et plongeront des grenouilles... Une cigogne auprès du puits méditera sur une patte... Puis un singe, dont je tiendrai la corde en main... un singe qui grignote et grimace... j'achèterai, tu comprends, un rayon de soleil pour tout ce petit monde-là... J'aurai encore un gong... Ce sera un paradis..."
Edmond et Jules de Goncourt, Charles Demailly, 10/18, 1990, p. 73-74.
Une autre référence à Gautier dans Charles Demailly, p. 174 : "... je connais de très braves gens qui aimeraient mieux avoir la guerre civile que l'auteur de Mademoiselle de Maupin à l'Académie."

1. Ce petit eldorado (c'est ainsi que je l'appelle) a été repris et amplifié dans Fortunio : "L'Eldorado, le palais d'or, comme Fortunio l'avait baptisé, ne mentait pas à son titre : l'or y étincelait de toutes parts, et la maison dorée de Néron ne devait assurément pas être plus magnifique. Représentez-vous une grande cour encadrée de colonnes torses de marbre blanc aux chapiteaux et aux fûts dorés, entourés d'un cep de vigne aussi doré, avec des grappes en prisme de rubis. Sous ce portique quadruple s'ouvraient les portes des appartements, faites en bois de cèdre précieusement travaillé.
Au milieu de la cour s'enfonçaient quatre escaliers en porphyre, avec des rampes et des repos conduisant à une piscine, dont l'eau tiède et diamantée baissait jusqu'aux dernières marches ou montait jusqu'au niveau du sol, selon la profondeur que l'on voulait obtenir.
Le reste de l'espace était rempli par des orangers, des tulipiers, des angsoka [asoca] à fleurs jaunes, des palmistes, des aloès, et toutes sortes de plantes tropicales venant en pleine terre...
Il passait là des journées entières, dans une immobilité parfaite, assis sur une pile de carreaux et les pieds appuyés sur une de ses femmes, suivant d'un regard nonchalant les spirales bleuâtres de la fumée de son houka."
Théophile Gautier, Fortunio et autres nouvelles, Lausanne, L'Âge d'Homme, 1977, p. 123 et 125.

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