"La religion, c'est vraiment le remède qui tue.
L'histoire du Gkabul avait un temps intéressé Toz. Il était né dedans, il ne le voyait pas, le Gkabul était l'air qu'il respirait, l'eau qu'il buvait, et il le portait dans sa tête comme on portait son burni sur le dos. Mais très tôt il s'était senti mal, à l'école déjà il découvrait que l'enseignement public était une calamité, source de toutes les calamités, une chose si insidieuse, imparable et implacable comme la mort. Elle faisait de lui, avec un vrai engouement de sa part, un petit directeur de conscience compulsif et hargneux, avaleur de contes noirs et de légendes gamines, réciteurs de versets abracadabrantesques, de slogans obtus et d'anathèmes insultants, et pour l'exercice physique, un parfait exécuteur de pogroms et de lynchages en tout genre. Il ne restait plus de temps ni d'attention pour le reste, les matières facultatives, la poésie, la musique, la poterie, la gymnastique... En étudiant un peu le Gkabul pour corriger la marche et se rééduquer, il perdit et l'espoir et l'espérance, le Gkabul n'était pas pour éveiller le malheureux, il était un lest pour le couler par le fond, et l'école n'y était pour rien, la pauvre dame enseignait ce qu'on lui donnait à enseigner et elle le faisait plutôt bien, rares étaient les survivants. Il était trop tard le Gkabul avait diffusé son hypnose dans le corps et l'âme profonde du peuple et régnait sur lui en maître absolu."
Boualem Sansal, 2084 : La fin du monde, Folio Gallimard, 2017, p. 299-300.
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