Le temps des animaux est toujours le présent.
Lalka est une chienne au long poil roux. Ses yeux marron s'allument parfois de reflets rouges. C'est Misia que Lalka aime le plus. Elle s'efforce de la garder constamment à la portée de son regard rouquin, elle l'accompagne au puits, au potager, sort avec elle sur la grand-route pour observer le monde.
Lalka ne pense pas comme Misia ou comme un autre humain. Sous ce rapport, un abîme sépare Lalka de Misia. Pour penser, il faut avaler le temps, intérioriser le passé, le présent, l'avenir, ainsi que leurs perpétuelles mutations. Le temps travaille à l'intérieur de l'esprit humain, pas à l'extérieur. Dans le petit cerveau canin de Lalka, il n'existe pas de circonvolution, pas de dispositif apte à filtrer l'écoulement du temps. Lalka habite donc dans le présent. C'est pourquoi, quand Misia s'habille pour aller dehors, Lalka a l'impression qu'elle part pour toujours. C'est pour toujours qu'elle descend à la cave chercher des patates. Quand elle disparaît du champ de vision de Lalka, elle disparaît à jamais. Le chagrin de la chienne est alors infini, elle pose son museau entre ses pattes et elle souffre.
L'homme attelle le temps au char de sa souffrance. Il souffre à cause du passé et il projette sa souffrance dans l'avenir. De cette manière, il crée le désespoir. Lalka, elle, ne souffre qu'ici et maintenant.
Le penser humain est indissociablement lié à l'ingurgitation du temps. En quelque sorte, il s'étrangle en permanence avec. Lalka perçoit le monde comme des images statiques peintes par quelque dieu. Pour les animaux, Dieu est un peintre. Il déploie devant eux le monde sous forme de vues panoramiques. Le fond du tableau est constitué d'odeurs, attouchements, goûts et sons qui n'incitent à aucune réflexion. Les animaux n'ont pas besoin de raisonner - les hommes éprouvent parfois quelque chose de semblable dans leurs rêves. Mais à l'état de veille, les humains veulent que la vie ait un sens car ils sont prisonniers du temps. Les animaux rêvent en permanence. Pour eux, le réveil de ce rêve, c'est la mort.
Olga Tokarczuk, Dieu, le temps, les hommes et les anges, Paris, Éditions Robert Laffont, 1998, p. 286-287.
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